Imagenmots de Paris

Comme souvent, les mots se bousculent à la pointe de ma plume, sans doute parce qu’il y a longtemps (quelques jours !) que je n’ai pas écrit, sauf dans ma tête… L’orange lumineux qui embrase le paysage par la fenêtre de mon bureau me fait irrésistiblement penser, Dieu sait pourquoi, à mon escapade à Paris. Comme souvent, j’ai envie de coucher sur le papier mes ressentis avant qu’ils ne s’en aillent et se transforment en souvenirs édulcorés (je persiste à croire que les souvenirs ne sont que des sublimés du vécu : on ne garde que le meilleur et on oublie le reste).

Je commence à penser que j’aime cette ville, malgré tous ses défauts – ou peut-être bien à cause d’eux. J’aime son côté désordonné, bruyant, métissé, ses quartiers animés et ses tranquillités insoupçonnables, ses habitants impersonnels qui autorisent toutes les solitudes et ses touristes émerveillés qui forment une communauté intangible. J’y suis comme une enfant qui découvre un parc d’attractions – ou le paradis : bouche bée. Tout m’étonne, m’émeut. Il y a de la vie, là-dedans. Même le métro m’emballe.

J’ai fait le nord-ouest de Paris en bus par erreur : j’ai rejoint le Palais-Royal depuis Belleville en passant par Clignancourt… mais j’en ai profité pour observer les rues d’un quartier où il n’y a rien de touristique, sauf le quartier lui-même. En descendant du bus, j’ai en face de moi le palais Garnier, au bout de l’avenue de l’Opéra, grandiose, emphatique et majestueux. Ses ors flambent le nuage noir orageux juste derrière. Je lève le nez : une armée de cumulo-nimbus emporte le ciel parisien mais les couleurs changent et deviennent magiques.

Mon rythme de marche, je le vois, est sensiblement plus lent que celui des gens qui m’entourent. En vérité, je fais figure d’escargot. N’ayant ni appareil photo, ni fusain et encore moins les talents nécessaires pour m’en servir dignement, je prends mon temps pour « voir » les images que j’ai devant moi. Je n’ai que mes mots pour dessiner, sculpter, photographier – et je n’ai pas le temps de m’arrêter pour sortir un cahier et décrire sur place. Pas le temps, mais aussi pas envie : si je décrivais tout de suite, je ne serais plus dans la contemplation, dans les ressentis, mais déjà dans la description, dans la perception.

Pour lors, je continue d’avancer en m’absorbant de ce que je vois : l’Opéra, les ors, le nuage. Les voitures, à ma droite, leurs klaxons, leurs vrombissements, leurs coups de freins. Le babillage incessant des passants. Je laisse le monde entrer en moi. Bientôt, l’image se traduira en mots (c’est ce que je fais précisément à cet instant – huit jours plus tard). Mon séjour est en fait une série de clichés « virtuels » que ma rétine a enregistré ainsi, à mon insu ou consciemment et dont mon cerveau a gardé une trace. Je me souviens des couleurs, des odeurs, des battements de mon coeur sous le coup de l’émotion (quand un rayon de soleil lèche l’orteil d’une statue aérienne du palais Garnier en envoyant sur les nuages une grande larme orangée, par exemple). Et ces images me resteront, comme des icônes, ou des symboles.

Il y a la statue, sous des arbres près de l’opéra Bastille, dont j’ignore qui elle représentait parce que j’étais au téléphone et que je n’ai pas regardé – mais je me suis éclaboussée dans une flaque d’eau et l’eau froide m’a fait du bien parce qu’il faisait très chaud. (Comble de l’ironie de l’histoire, j’ai découvert bien plus tard que ladite statue était en fait celle de mon idole historique : Beaumarchais !).

Il y a l’averse impromptue, juste devant l’Opéra Garnier, et le coin de store d’une boutique de vêtements pour hommes que j’ai partagé avec une jeune fille asiatique et un groupe de jeunes qui s’est lancé vaillamment sous la pluie. L’averse, et surtout cette odeur unique, citadine, du bitume bouillant qui se détrempe en un instant, le ronronnement liquide des gouttes de pluie qui martèlent la rue, comme des millions de fléchettes, puis le ruissellement dans les caniveaux vers les bouches d’égouts gloutonnes : sauve qui peut, semble dire l’eau, évacuons, évacuons !

Il y a la vue sur Paris du haut du parc de Belleville, avec le même ciel orageux dont l’esprit changeant me fascine, le bistro à la bonne franquette sur la Butte aux Cailles et le restaurant juif aux aspects de cantine sur le boulevard de Belleville. Il y a le quartier indien qui me transporte instantanément au bout du monde – jusqu’aux publicités qui sont rédigées en indien et aux disquaires envahis de posters de stars locales joliment fardées et en costume traditionnel. Je suis dans un conte des Mille et une nuits, même dans l’épicerie indienne aux odeurs douteuses où je trouve des boites de conserves aux noms exotiques : je ne sais même pas si ça se mange cru ou cuit, d’ailleurs peut-être que ça ne se mange pas.

Il y a les arbres du milieu du boulevard de Rochechouart, l’image étonnante du Sacré-Coeur au bout d’une ruelle entre deux immeubles, à deux pas de la place Pigalle… Le quartier du sexe est bien calme en plein jour, les devantures des boutiques spécialisées en passent presque inaperçues. Boulevard de la Chapelle, des vendeurs à la sauvette me proposent breloques, savates, portables et vêtements – on se croirait à un vide-grenier. Je n’ai plus assez d’yeux pour voir et la tête me tourne, je ris. Il me faudrait des siècles pour rédiger toutes mes images.

Il y a les musiciens du métro qui embellissent le parcours sous terre, le vendeur de melons et de pastèques à la sortie de la station, le carillon magnifique de midi d’une église juste à côté du Louvre et dont je n’ai pas retenu le nom (Saint-Germain l’Auxerrois ?), le musée du Louvre et son éclectisme qui donne le tournis.

Il y a l’entrée dans la partie haute de la Sainte-Chapelle qui me propulse dans les airs et m’étreint le coeur assez curieusement. J’écoute (religieusement, cela va sans dire) le guide qui explique avec une passion mal contenue les quinze verrières monumentales imageant la Bible. On dirait que la voûte est à des kilomètres au-dessus de nos têtes et qu’elle flotte littéralement sur du verre. La tête renversée en arrière, je contemple, je goûte, proche de l’extase esthétique. Et pourtant, les bâtisseurs de l’époque se moquaient bien de faire beau, il fallait faire divin. C’est divin, au sens propre du terme. Les créateurs d’une telle merveille n’ont pu être inspirés que par Dieu (tiens, « merveille », je repense au Mont-Saint-Michel où j’ai vécu des ressentis très proches). C’est du génie, ou de l’inspiration mystique, je ne sais plus trop. Dieu doit quand même exister pour faire bâtir des choses pareilles… Ah ! J’ai du mal à m’y faire, tout de même… Mais l’entrée dans cette « Jérusalem céleste » m’oppresse les sens et l’esprit d’une curieuse manière…

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Il y a l’entrée dans la salle des Gens d’Armes, à la Conciergerie. Image de piliers en étoile, bas mais terriblement puissants – ils auraient pu porter la Terre entière. Le vaste espace de la salle, vide, ses cheminées deux fois plus hautes que moi, l’éclairage indirect donnent un aspect à la fois intimiste et grandiose.

Il y a l’errance sur les quais de Seine, guettant les tours de Notre-Dame mais remettant finalement la visite à plus tard. Et il y a l’image – fabuleuse – vue du pont Saint-Louis, vers l’Hôtel des Monnaies et le Louvre, plus loin, sur fond de fuite de l’orage. Les nuages noirs s’effilochent vers la Terre comme une mousseline usagée en grisonnant et tranchent sur un fond de ciel d’un bleu pur et intense. Le soleil est là, derrière, ou devant, on ne sait pas trop, du coup, il est partout. Il y a deux ciels, tout à coup, qui se battent là-haut. J’avais déjà eu la sensation d’admirer un Corot vivant grandeur nature il y a quelques années chez moi, et j’ai la même impression cette fois-là. Il me semble un instant que la minute s’est figée, que rien ne bouge plus. Je m’arrête au milieu du pont, entre deux mondes, pour imprimer l’image dans ma tête. J’ai dans la bouche un goût d’éternité et sur les lèvres un sourire de béatitude. Encore une fois, je vis la beauté du monde. Je pleure ; je voudrais savoir qui remercier pour tant de merveilles.

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