Tableau verbal d’un nu

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Photo Pascal Valu.

Juste un souffle, au départ ; même pas un effleurement. Juste l’esquisse du geste, l’esquisse de l’apposition de la main sur la peau nue. Même pas une caresse. A peine un frôlement.

Surtout, ne pas toucher !

Les doigts suivent la courbure d’une épaule, la rondeur incurvée d’une nuque, à un centimètre de l’épiderme, comme si un champ magnétique tenait à distance la main étrangère. Il y a juste la tièdeur des deux peaux qui s’appellent l’une l’autre, jusqu’à ce que la chaleur devienne frisson.

Les mains entourent le corps, comme un géomètre pose des jalons, des repères pour tracer sa carte, en envisageant les formes, les volumes.

Et il y a l’oeil. L’oeil qui suit les mouvements de la main, obsédé par l’espace entre les doigts et la peau – surtout, ne pas toucher ! – et qui regarde ce vide presque mousseux enrober les frontières dans ses volutes immatériels.

L’oeil, lui, s’autorise à toucher. Il se pose partout, juste avant le passage aérien de la main, comme pour préparer le terrain ; la main frôle, l’oeil caresse. Il détaille, scrute, s’attarde ; il perçoit le grain de la peau duveteuse, détecte les endroits tendres et fragiles où elle devient infime, arachnéenne, là où l’on pressent la chair qui s’agite et s’affole. Le fluide est là, sous cette mince pellicule tendue comme la membrane d’un tambour, battant interminablement à ce rythme dont le secret nous échappe depuis l’origine.

Les détails demandent du temps, de l’attention, de l’investigation minutieuse d’archéologue. Le regard s’ancre, s’attache, creuse, avec soin, soucieux de ne rien violenter dans cette admirable architecture. Et plus il détaille, et plus il s’enfonce dans ce corps qui s’offre à lui sans condition, et plus il pénètre en lui pour en soutirer la quintessence.

Pour « écrire un homme », dans toute la splendeur et la magnificence de son être, vivant, charnel, le regard esthétique, objectif et froid, ne suffit pas, car il se contente de statufier le corps-objet, sans rendre hommage à la vie qu’il porte en lui, à sa masculinité, à l’âme enfin, qu’il cache, enveloppe et révèle…

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