Inachevés

On ne termine jamais vraiment les choses ; c’est leur côté inachevé qui les rend d’ailleurs souvent intéressantes, vivantes. Le fini statique effraie par son irrémédiabilité. C’est comme ces villes qu’on visite des dizaines de fois sans jamais en être blasé, parce qu’il y a toujours du neuf, du différent. Et parce que l’oeil qu’on y traîne change aussi.

Mes souvenirs parisiens finissent par tenir du kaléidoscope vivant et inachevé tant que je pourrais y ajouter des images. Si ma mémoire était un appareil photo, je me ferais volontiers Doisneau pour immortaliser l’anodin pourtant unique de moments indéfinis.

L’esplanade du Louvre, à quatre heures de l’après-midi, en plein soleil hivernal, a un goût de voyage organisé. Une pause de dix minutes mêle grandiloquence des pierres et de l’architecture classique à l’anonymat d’un grand-père affable qui me montre sur ma carte le chemin le plus court pour rejoindre Notre-Dame. On resterait bien là une heure ou deux, observer les gens d’horizons variés faire la queue à l’entrée de la Pyramide, en oubliant presque le ballet des voitures entre le Carrousel et les Tuileries…

L’intimité poussiéreuse des Sand et consorts (musée de la vie romantique) répond à l’arrogante folie de Gustave Moreau aménageant de son vivant un musée à sa propre gloire dans son atelier : deux hôtels particuliers entre Montmartre et Saint-Lazare, mais deux visites assez fades et impersonnelles. Je découvre que j’accroche peu la peinture symboliste – qui m’était inconnue.

Je me repose devant Notre-Dame, immuable et grandiose, avant de descendre sous terre visiter la Crypte archéologique. Je presse la visite parce que j’ai déjà une bonne dizaine de kilomètres dans les pieds, que je n’en peux plus et surtout parce qu’un curieux sentiment m’étreint devant cette évocation de l’histoire de l’île de la Cité. Je me surprends à désirer remonter le temps, vivre plusieurs époques et être témoin de tous ces événements. La même sensation me poursuit le lendemain au musée Carnavalet, trop gigantesque pour être appréhendé en une seule fois. Je saute le Moyen Âge et plonge dans les intérieurs XVIIIème – j’étais venue pour ça, pour pouvoir imager mes descriptions dans mon roman historique en chantier.

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Le 47 rue Vieille Du Temple

Je m’imagine chez Beaumarchais et je me redis pour la trois millième fois depuis qu’il tient un second rôle dans ledit roman que j’aurais bien aimé rencontrer cet homme-là. Je martèle le pavé du Marais à pied juste pour m’imprégner des lieux et chercher, au 47 de la rue Vieille-du-Temple, si le fantôme de Figaro ne rôde pas là où mon auteur-espion-homme d’affaires avait installé ses meubles, sa maîtresse et sa célèbre compagnie commerciale Rodrigue Hortalez et Cie. Il n’y a plus qu’une immense porte cochère rendue hideuse par dix centimètres de pollution et je me dis que la mairie aurait pu faire un effort pour l’avant-dernière demeure d’un agent secret du Roi…

Un piano-bar sans âge de Saint-Germain-des-Prés m’accueille un soir en bonne compagnie sur des airs d’opéra avant de migrer vers un club où l’on danse le rock comme dans les années cinquante, même les costumes y sont presque. L’ambiance est bon enfant, intemporelle, la musique colorée par des spots antiques. L’air tremble des parfums mélangés des parfums et des boissons, des sourires s’envolent vers les voutes au-delà desquelles les danseurs s’entremêlent et il traîne un goût d’inachevé, une mélopée apaisante comme un vieux calumet, quelque chose de serein, de magnifique et d’assez magique à la fois. C’est du temps qui passe au ralenti, des bouts de bonheur mis bout à bout en éclairant une cave enfumée d’un coin de Paname… On échange des bouts d’instants comme des gamins troquent leurs billes, dans la cour, avec l’innocence des premiers rires. On est juste là, on ne dit rien, on ne fait que goûter et savourer. On fait durer la course de taxi pour le plaisir de partager encore quelques moments. Quelquefois, le temps a du bon, quelquefois le temps est délicieusement long, surtout quand il nous surprend et quand son intensité nous laisse pantois dans une nuit d’hiver curieusement estivale… Quelquefois, je voudrais remonter ce temps-là, indéfiniment ne rien achever, toujours prolonger, prolonger…

Prolonger, comme la déambulation sur les « grands boulevards » au détour desquels je découvre inopinément des petits théâtres dont je ne connaissais jusqu’à présent que le nom. Une sorte de grand et large tunnel descend sous terre, on dirait un cinéma, je m’y engouffre et me heurte à des portes battantes closes. Je ressors, lève la tête pour voir où je suis et me met à rire : l’Olympia. J’allais passer devant, sur le trottoir, sans m’en rendre compte. Il faut le voir depuis l’autre côté de la rue pour en apprécier l’entrée majestueuse – et si célèbre.

Dans l’église de la Madeleine, je regrette la météo maussade qui rend encore plus sombre l’austère bâtiment. C’est presque sinistre. Et puis, tout à coup, les orgues se mettent à jouer. C’est tellement inattendu que j’en sursaute. Je souris en me disant que peut-être Dieu m’a entendue et qu’il tente de me faire changer d’avis sur l’église. Je trouve cocasse l’idée que le Seigneur n’aie pas d’autre moyen pour me prouver son existence… Mon rationalisme coutumier trouve néanmoins rapidement l’explication à ce « miracle » dans les affiches apposées à l’entrée de l’édifice : on répète simplement le concert donné le soir même. CQFD.

Au terme de mon séjour, je fais le bilan de mes découvertes : j’étais venue pour essayer de ressentir le Paris du XVIIIème pour les besoins de mon roman historique. J’ai beaucoup engrangé, j’ai même vu Beaubourg et ses collections d’art contemporain juste pour le plaisir, j’ai donc rempli mes objectifs. Je suis tranquille pour un temps. Et puis, l’ultime sortie dans un restaurant du cinquième arrondissement flanque mes plans par terre : la silhouette fabuleusement imposante du Panthéon en haut de la rue me rappelle que je n’ai pas tout vu et que je vais devoir revenir. J’ai encore inachevé Paris, mais j’aurai plaisir à recommencer…

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