Lambeaux / Charles JULIET

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(Image : Les Mains de Charles JULIET par Fred Bonna 2006 (c))

Un livre admirable, dont la lecture a accompagné un séjour à Belle-Île. Je me souviens encore de l’impression à la fois dérangeante et magnifique d’avoir le sentiment de me lire à travers ce livre, de me comprendre en lisant les phrases. Comme écrites pour moi, écrites pour me traduire en mots ce que je ressentais. Au-delà de ça, « Lambeaux » résonne comme une longue mélopée scandée page après page, lancinnante, sans doute à cause du phrasé particulier des paragraphes et l’emploi du tutoiement systématique. C’est aujourd’hui un livre-refuge, comme Rilke.

  • Les longues heures spacieuses, toujours trop courtes, où tu vas et viens en toi, attentive, anxieuse, fouaillée par des questions qui alimentent ton incessant soliloque. Nul pour t’écouter, te comprendre, t’accompagner. Partir, partir, laisser tomber les chaînes, mais ce qui ronge, comment s’en défaire ?
  • Tu as le désir d’apprendre, de garder contact avec ce monde des livres dont tu te sens exclue (…). Et aussi, lui dire que tu souffres. Il faut qu’il te vienne en aide. Qu’il trouve une solution. Apprendre. Dans l’unique but de savoir parler. Connaître le plus possible des mots et savoir dire aux autres ce qu’on est, ce qu’on ressent, comment on voit les choses.
  • Tu passes la nuit à contempler le ciel où frémissent des millions d’étoiles. Tu interroges, scrutes, demeures longtemps dans une stupeur émerveillée. Puis soudain, la foudroyante conscience que tu n’es rien. Qu’un être humain n’est rien. Que ta vie n’a pas plus d’importance que ces brins d’herbe pris entre tes doigts.
  • Tu la lis, la relis. Les mots te pénètrent, prennent possession de toi, font lever tout un magma d’idées confuses, rejoignent des questions que tu ne saurais formuler mais qui sont toujours à rôder dans la nuit.
  • Ce monde que tu découvres en toi, il te passionne. Tu aimes ces instants où tu es seule, n’as rien à faire et où tu t’absorbes en toi-même, écoutes le murmure de cette voix que tu entends toujours mieux. (…) Ce monde qu’il te faut explorer, quand tu t’avances en lui, il se défait, se dilue, perd la réalité qu’il semblait avoir à l’instant où tu éprouvais le besoin d’y pénétrer. Tu voudrais rencontrer en toi la terre ferme de quelque certitude et tu n’y trouves au contraire que sables mouvants.
  • L’existence ne présente pas grand intérêt lorsqu’on a pour but que soi-même.
  • Alors ces mots qu’il te donne, ils descendent en toi et ils te ravinent. Tu aimes sa voix, ses yeux, ses lèvres, son cou, ses cheveux, ses mains, mais jamais il ne te plait autant que lorsqu’il a ce regard pensif et qu’il fronce les sourcils.
  • Cet amour qui n’a cessé de croître depuis votre première rencontre, il t’érode, te dénude, te ramène constamment à ce qu’il y a en toi de plus pauvre, de plus démuni.
  • Pour aimer, il faut avoir beaucoup à offrir, et tu ne sais que trop que tu es dépourvue de toute véritable richesse. Les questions que tu te poses, elles te concernent. Tu te demandes ce que tu vaux et si tu seras en mesure de répondre à cette exigence qui déjà t’aiguillonne. Une exigence si haute qu’elle semble outrepasser les limites de l’humain. Aimer, oui, mais aimer sans contrôle, sans mesure, dans un don de soi éperdu.
  • Il ne te connait guère et tu voudrais qu’il lise quelques pages, découvre un peu qui tu es. (…) Tu désires maintenant qu’il t’aide à être moins tourmentée. Il a lu tant de livres, connait tant de choses. Il possède forcément des réponses.
  • Ce que tu ressens et penses est comme amorti, la vie ne te traverse plus, semble s’écouler ailleurs et il n’est rien qui puisse te tirer de ta désespérance.
  • Et de jour en jour grandit en toi une âpre révolte à l’idée qu’on peut mourir sans rien avoir vécu de ce qu’on désire si ardemment vivre.
  • En écrivant, se délivrer de ses entraves, et par là-même, aider autrui à s’en délivrer. Parler à l’âme de certains. Consoler cet orphelin que les non-aimés, les mal-aimés, les trop-aimés portent en eux. Et en cherchant à apaiser sa détresse, peut-être adoucir d’autres détresses, d’autres solitudes.
  • Ta volonté ne peut rien contre ce besoin qui s’est emparé de toi et qui vient tout bouleverser. Un besoin de tu ne sais quoi, mais qui te pousse à réfléchir, lire, t’interroger, de demander entre autres choses si la vie a un sens.
  • Tu veux écrire. Tu veux écrire mais tu ignores tout de ce en quoi consiste l’écriture. De sûrcroit, tu n’as strictement aucune culture. Lorsque tu en prends conscience, tu es accablé et tu comprends que pendant des années, tu vas devoir faire tes gammes et dévorer des centaines, peut-être des milliers de livres. Mais ce labeur à venir ne t’effraie pas. Tu as gardé ta mentalité de paysan. Avant de moissonner, d’abord labourer, herser, semer, rouler. Et surtout ne pas perdre de vue que des calamités diverses peuvent entraver la récolte. Mais tu es tenace, obstiné, et tu te promets que ce sillon que tu commences à ouvrir, tu l’ouvriras quoi qu’il arrive, jusqu’à l’autre extrêmité du champ.
  • Tu te plonges au hasard dans des ouvrages de toute sorte – romans, pièces de théâtre, recueils de poèmes, essais, philosophie – traduits souvent d’une langue étrangère. Tu as cette boulimie de l’autodidacte qui a honte de son ignorance et veut coute que coute en réduire l’étendue.
  • Quand tu n’es plus à ta table, où que tu sois, quoi que tu fasses, tu ne cesses de moudre des phrases dans ta tête. Mais lorsque tu veux écrire, des heures s’écoulent sans que tu puisses tracer un mot.
  • Souvent, tu es incapable d’écrire ou même de lire, mais tu laisses ton esprit vaguer, demeures à l’écoute du murmure, te plais à observer le fonctionnement de ta pensée.
  • L’admiration passionnée que tu portes à ces écrivains qui t’ont subjugué, parfois aidé à trouver ta voie. Que dire après eux ? Qu’ajouter à ce qu’ils ont su si bien exprimer ? Chacune de leurs pages t’as renvoyé à ta médiocrité.
  • Mais quand l’esprit est rendu aveugle par ce qui le tourmente, l’oeil perd sa capacité de voir et rien ne le pénètre de ce qui auparavant suscitait en toi de si vives émotions.
  • Après avoir couvert un certain chemin, tu te rends compte que ton besoin d’écrire est subordonné à un besoin de connaissance, que tu veux moins enfanter des livres que partir à la découverte de toi-même.
  • Insupportable à toi-même. Brûlé par un feu. Brûlé et consumé et détruit par ce dégoût et cette haine que tu t’inspires. Repoussé chaque fois à l’extrême limite de ce qu’il t’est possible d’endurer. Mais à chaque assaut, la limite recule. Tu n’as plus aucun désir et rien ne t’intéresse. Etre et choses ont disparu dans un brasier et tout n’est que cendres. L’ennui. L’accablement. La nausée du temps qui ne coule plus. Ne coulera plus. Suffoquant à la pensée de ces jours qui s’étendent devant toi. Un combat de chaque seconde. En permanence le besoin d’en finir. Rôdant autour du geste ultime. Pour te préparer à l’instant où il te faudra l’accomplir. L’intenable. L’intenable. Et aucun répit. Aucun refuge. Aucune échappatoire. Demeurer là. Dans ce regard qui se regarde.
  • Heures merveilleuses de voyages immobiles ! Tu lisais un poème, méditais en contemplant la reproduction d’une toile, dialoguais avec un philosophe de l’Antiquité, et le temps ainsi de tout ce qui t’enténébrait se trouvaient instantanément abolis. Tu rencontrais là ce qui en toi reposait encore dans les limbes et tu vivais des heures exaltées à sentir que tu t’approchais de la source.
  • Certes, le doute est là mais tu n’as plus à le redouter. Car il a perdu le pouvoir de te démolir. D’arrêter ta main à l’instant où te vient le désir de prendre la plume.
  • Et tu sais qu’en dépit des souffrances, des déceptions et des drames qu’elle charrie, tu sais maintenant de toutes les fibres de ton corps combien passionnante est la vie.

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