Courts-métrages parisiens

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Mes souvenirs sont comme des courts métrages. Je me rappelle souvent une soirée d’hiver, au terme d’une journée d’errance et d’attente. Juste quelques images, des bruits, des odeurs qui se surimposent les unes aux autres, presque malgré moi.

Je me souviens de mon pas tranquille qui martèle le pavé inégal de Paris, parfois recouvert de bitume, pas trop vite, pour se laisser le loisir d’attarder les regards sur le monde qui m’entoure – sur les façades des immeubles, sur les visages que je croise. Sur les lucarnes, là-haut, près du ciel, celles que personne ne regarde – qui regarde les lucarnes, en ville ? – et celles qui, pourtant, me paraissent si lourdes de sens : parfois ouvragées, encadrées d’ornements, fleuries, parfois empierrées ou parfois seulement de bois à peine peint, des lucarnes de soupentes, de mansardes, de greniers.

Mon imagination erre alors sous les toits, fabule sur les intérieurs, échaffaude des existences : combien de trésors inconnus croupissent là, dans des cartons de vieilleries insipides et de souvenirs inintéressants ? Combien de rires familiaux, de drames conjuguaux, combien de larmes, coulantes ou retenues, combien de cris, échappés ou étouffés ? Combien de vies, sous ces toits , derrière ces lucarnes anonymes, comme autant d’yeux qui jettent sur la rue des regards impavides ? Et pourtant, je sens leurs regards aveugles m’observer, et je presse le pas quand ils se font trop accusateurs – je passe, seulement, je ne m’attarde pas, continuez sans vous préoccuper de moi…

J’ai rendez-vous au pied de la fontaine Saint-Michel (très classique, parait-il) mais je suis en avance – toujours ces précautions inutiles qui me font partir des heures avant « au cas où ». Le froid – ou l’ennui – me jette dans le café le plus proche et je m’installe sous la terrasse vitrée avec un sourire ; pour un peu, on se croirait en été… Je noie ma solitude dans un thé de Ceylan délicieusement brûlant, plonge mon désarroi dans le Strindberg que je viens d’acheter et le monde autour de moi se dilue dans un flou reposant. Finalement, j’ai bien fait d’être en avance : cette félicité précieuse me rassénère et atténue ma déception. Je ne pense (presque) plus à celui que je devais voir ce matin et qui n’est pas venu – et que j’ai cherché, bien malgré moi, dans tous les visages croisés. J’ai cru au hasard, au destin… à Dieu peut-être ?

Et tout à coup, seule à cette table de bistrot, je ris encore, je ris, de ma stupide prière dans l’église Saint-Sulpice – une prière, moi, l’Incroyante !

Saint-Sulpice… et encore une salve d’images me monte à la tête, comme une charge de poudre qui explose. Je revois la petite librairie, cachée sous un porche, à gauche de l’église, avec des livres jusqu’au plafond, remplie de manuscrits séculaires et de volumes poussiéreux – cette poussière magnifique des vieux livres.

Je revois la tempête de neige que j’ai contemplé sur le haut de l’escalier, à la sortie de l’église, dans le larmoiement de l’immense fontaine qui encombre la place. Je me revois, petite, ridicule face à ces quatre hommes pieux statufiés sous les jets d’eau, petite face à leur âme superbe qui s’élance vers le ciel mais retombe inexorablement dans la masse bouillonnante du bassin – épouvantable image de la vanité de l’homme ! Je me rappelle de la chapelle de la Vierge, enfoncée derrière le choeur de l’église, son émouvante sculpture baignée d’un éclairage surnaturel – et cette petite vieille, agenouillée au premier rang, les joues creusées de deux épaisses larmes, les mains furieusement jointes dans une profonde prière à Marie, qu’elle était belle !

Je me souviens de la neige, au-dessus des jardins du Luxembourg, véhiculée par un vent sec, cassant, invraisemblable, je me souviens l’avoir savourée – mes premiers flocons depuis des années – comme un cadeau du ciel. C’était froid, bon, avec la violence purificatrice de ce vent colèrique qui fouettait mes joues et emmêlait mes cheveux. Mais en bonne bretonne, fille du vent et de la pluie, j’aime les tempêtes et la rage des éléments. J’étais insensible au froid, cette après-midi là. Insensible au froid, aux gens – rares – qui peuplaient les allées impeccables, insensible à moi-même. Je n’existais plus, je n’avais plus ni haine, ni joie, ni douleur, j’avais seulement dans les yeux la quiétude d’un parc à moitié désert sous des rafales de vent neigeux. Je n’existais plus, j’étais dissoute dans le monde ; peut-être ai-je touché, à cet instant, à un morceau d’éternité…

…en tout cas, ça y ressemblait.

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