Si par une nuit d’hiver, un voyageur… / Italo CALVINO

  • C’est un contresens d’écrire aujourd’hui de longs romans : le temps a volé en éclats, nous ne pouvons vivre ou penser que des fragments de temps qui s’éloignent chacun selon sa trajectoire propre et disparaissent aussitôt.
  • C’est le livre en soi qui attise ta curiosité et, à tout prendre, tu préfères qu’il en soit ainsi. Te retrouver devant quelque chose dont tu ne sais pas encore bien ce que c’est.
  • Tu te débats avec ces rêves sans queue ni tête, comme avec la vie, cherchant à y découvrir le dessin, la ligne qui doit s’y trouver, comme dans un livre qui commence et dont on ignore encore la direction qu’il va prendre.
  • Sa façon d’être au monde, son intérêt pour ce que le monde peut lui offrir éloignent l’abîme égocentrique et suicidaire om le roman finissait par l’engloutir en lui-même. Dans sa voix, tu cherches une preuve du besoin que tu as de t’attacher aux choses telles qu’elles sont, de lire ce qui est écrit, et rien de plus, repoussant les fantasmes qui fuient entre tes doigts.
  • Lire, c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister mais dont personne ne sait encore ce qu’elle sera.
  • On lit tout seul, même quand on lit à deux.
  • Mais comment déterminer le moment exact où une histoire commence ? Tout est déjà commencé depuis toujours, la première ligne de la première pagede chaque roman renvoie à quelque choses qui a déjà eu lieu hors du livre.
  • Toi, cependant, au milieu des satisfactions que tu trouves à sa façon de te lire, à toutes les citations textuelles de ton objectivité physique, un doute s’insinue : qu’elle ne te lise pas tout entier tel que tu es, mais qu’elle use de toi, qu’elle utilise des fragments de toi détachés du contexte pour se construire un partenaire fantasmatique connu d’elle seule, dans la pénombre de sa demi-conscience ; que ce qu’elle est en train de déchiffrer soit le visiteur apocryphe de ses songes, plutôt que toi. A la différence de la lecture des pages écrites, la lecture que les amants font de leur corps (de ce concentré d’esprit et de corps dont les amants font usage pour aller au lit ensemble) n’est pas linéaire. (…) Ce par où l’étreinte et la lecture se ressemblent le plus, c’est ceci : en elles s’ouvrent des espaces et des temps différents de l’espace et du temps mesurables.
  • Comme j’écrirais bien, si je n’étais pas là ! Si, entre la feuille blanche et le bouillonnement des mots ou des histoires qui prennent forme et s’évanouisent sans que personne ne les écrive, ne s’interposait l’incommode diaphragme de ma personne !
  • La facilité d’accès à un autre monde, quelle illusion : on se jette dans l’écriture parce qu’on devance le bonheur de la lecture à venir, et puis sur la page blanche c’est le vide qui s’ouvre.
  • J’attends de mes lecteurs qu’ils lisent dans mes livres quelque chose que je ne savais pas ; mais je ne peux l’attendre que de ceux qui attendent de lire quelque chose qu’eux, à leur tour, ne savaient pas.
  • Je ne suis rien d’autre qu’une énergie graphique impersonnelle toujours prête à faire passer de l’inexprimé à l’écriture un monde imaginaire qui existe indépendamment de moi.
  • Il m’arrive de plus en plus souvent d’ouvrir un livre qui vient de paraître et de me retrouver en train de lire un livre que j’ai déjà lu une centaine de fois.
  • Là où elle fait l’objet de telles attentions (contrôle, censure et répression), la littérature acquiert une autorité extraordinaire qu’on ne peut pas imaginer dans un pays où on la laisse végéter comme un passe-temps inoffensif et sans danger.
  • Pour cette femme, lire veut dire se dépouiller de toute intention et de parti pris, afin d’être prêt à accueillir une voix qui se fait entendre au moment où l’on s’y attend le moins, une voix qui vient d’on ne sait où , d’au-delà du livre, de l’auteur et des conventions de l’écriture : qui vient du non-dit, de ce que le monde n’a pas encore pu dire et pour quoi il n’a pas encore de mots à sa disposition. (…) Il advient dans la lecture quelque chose sur quoi je (l’auteur) n’ai pas de pouvoir.
  • Le sens ultime à quoi renvoient tous les récits comporte deux faces : ce qu’il y a de continuité dans la vie, ce qu’a d’inévitable la mort.

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