Retrouvailles

Stupidement, elle est arrivée en avance. Un bon quart d’heure, au moins. Elle s’installe à la terrasse du café convenu, commande une pression et pose ses pieds sur la chaise d’en face. Il fait un peu frais, juste le temps d’un beau mois d’octobre et elle ferme les yeux en renversant la tête en arrière pour profiter d’un dernier rayon de soleil.

Elle guette le carrefour, le parking d’en face, sans en avoir l’air, des fois qu’il serait en avance lui aussi, puis elle rit de sa propre fébrilité. Son cœur bat comme si c’était leur premier rendez-vous.

Quand elle l’a appelé, deux jours plus tôt, elle ne pensait pas qu’il aurait enfin accepté de venir. Depuis le temps qu’ils ne s’étaient pas vus, est-ce que quelque chose s’était cassé entre eux ? D’habitude, il se défilait toujours lorsqu’il s’agissait de se voir. Et là non. Et depuis deux jours, elle n’arrêtait pas de penser à lui.

Le ballet des voitures aux feux tricolores ne s’interrompt jamais et la berce d’un roucoulement poussif. Il a dix minutes de retard déjà. Puis son regard identifie soudain une silhouette avec un-air-de-déjà-vu. Elle ne distingue pas encore ses traits, mais elle sait déjà que c’est lui. Son cœur fait un bond dans sa poitrine, cette fois, mais elle ne bouge pas. Elle se donne le temps de l’observer à son aise tandis qu’il approche. Il a toujours cette démarche ample et nonchalante, toujours la même silhouette sèche et nerveuse, toujours ce demi-sourire qui hésite au coin des lèvres, toujours ses yeux brillants pleins de bonheur lorsque leurs regards se croisent.

Elle sourit, ne bouge toujours pas et attend qu’il arrive à sa table sans cesser de le détailler. Il l’a vue, lui aussi. Les autos continuent leur raffut mais maintenant ils sont seuls au monde. Son cœur bat encore plus vite, elle est heureuse. Enfin, elle se lève pour l’accueillir.

Elle aurait voulu se jeter dans ses bras mais elle a trop de pudeur pour se laisser aller à de telles effusions. Elle est bouleversée de le savoir si changé et si égal à ce qu’il a toujours été. Son cœur n’en pense pas moins quand elle l’embrasse – sur les deux joues. Elle s’autorise à passer sa main sur son épaule pour le presser contre elle. C’est déjà bien.

Il propose de passer à l’intérieur parce qu’il est enrhumé, elle le charrie gentiment mais le laisse choisir une table. Avec des banquettes, comme autrefois au Café de la Paix. Elle abandonne sa bière qui est finie et puisqu’il est l’heure et qu’ils sont fous, ils commandent un apéritif.

Ils ont juste échangé des platitudes, ça-va-bien-et-toi ? mais pour l’instant ça lui suffit. Elle est simplement contente de réentendre sa voix, de retrouver ce rire spontané et cette lueur dans les yeux quand il la regarde. Sa façon de la dévisager la gêne terriblement, comme elle l’a toujours gênée, en même temps que cela la flattait. Elle a toujours l’impression qu’il lit ses pensées et ses émotions au fond de ses prunelles. Alors elle évite de le regarder dans les yeux, la plupart du temps. Pourtant, ce n’est pas un regard de désir ou de convoitise qu’il pose sur elle, mais seulement le regard comblé de quelqu’un qui ressort un vieux tableau et y retrouve tous ces petits détails qui l’avaient autrefois charmé.

Elle fixe le fond de son verre en caressant les parois embuées, comme à chaque fois qu’elle veut masquer son trouble. Elle n’a jamais été douée pour la conversation à bâtons rompus et avec lui encore moins. Alors, elle se tait, elle savoure ce silence, les paupières à demi-fermées, goûte la caresse de ses yeux dont elle sait qu’ils la regardent encore.

– Tu n’as pas changé, t’es toujours aussi belle.

Elle sentait qu’il mourrait d’envie de le lui dire depuis un moment, voilà, c’est fait. Elle relève la tête en souriant. Il a juste avancé les doigts pour relever une boucle de ses cheveux et sa main traîne sur sa joue. Un peu trop longtemps.

– Tu as changé de lunettes, elles sont moches, répond-elle comme en écho.

Il se rejette en arrière contre la banquette, hilare et enlève ses lunettes.

– Tu n’aimes pas, reprend-il avec l’air de celui qui veut rectifier.

Délire intérieur : ce fut un de leurs plus beaux sujets de prise de tête en cours de philo à propos de la subjectivité du Beau. Elle sourit de plus belle, acquiesce.

– Je ne les remets pas, alors ? demande-t-il en les rangeant dans un étui. Je ne vois rien, mais ce n’est pas grave : ça ne m’empêchera pas de te trouver belle.

Elle sourit, flattée, lui demande si son boulot lui plaît. Il s’est toujours passionné pour tout ce qu’il fait. Il s’enquit du programme de la soirée, mais elle hausse les épaules : depuis toujours, ils vont à l’improviste. Il interpelle des étudiants à la table voisine pour leur demander ce qu’il y a d’intéressant à faire et pendant ce temps elle va régler les consos. Quand il s’en aperçoit, il râle.
– C’est mon côté féministe, réplique-t-elle. J’invite les garçons à boire.

– T’es chiante.

– Oui. Là-dessus non plus, je n’ai pas changé.

– Je paierai le restau, alors.

Elle accepte pour lui faire plaisir, puis propose de se délester de son cartable et de ses affaires à l’hôtel.

– A l’hôtel, déjà ! s’exclame-t-il avec un sourire plein de sous-entendus.

– Poser les sacs, c’est tout, réplique-t-elle, faussement blessée. Ne prends pas tes désirs pour des réalités.

La phrase qui tue. Elle sait qu’il déteste qu’elle dise ça, mais elle le fait exprès.

Ils cheminent tranquillement dans les rues calmes, à cinquante centimètres l’un de l’autre, comme s’ils avaient peur de se toucher.

Dans la chambre d’hôtel, elle s’asseoit sur le lit, il s’allonge à l’envers, ils discutent de leur vie, de livres, de leur avenir. Elle lui fait lire quelques textes, il agrémente de commentaires qui ne concernent qu’eux.

Elle commence à se réhabituer à sa douceur attentive, à sa façon unique de la rembarrer d’un sarcasme, lorsqu’ils partent à la recherche d’un restaurant. Il a des idées bien arrêtées sur ce qu’il veut, ils se battent devant les vitrines parce qu’elle a faim et qu’il fait froid, puis se réfugient dans un restaurant au décor éclectique de brocante. Les murs sont encombrés de vieilleries, d’antiquités et autres objets sans âge, côtoyant des photos témoins de soirées mémorables. Dans ce cadre très familial qui ne manque pas d’intimité, ils s’installent à une table pas loin de la cuisine. Il y a des bougies sur la nappe et le cuistot chante devant ses fourneaux. Un vrai dîner aux chandelles, quoi !

Ils reprennent l’apéro en se cachant derrière leurs menus le temps de choisir leur repas. Elle le laisse choisir le vin, le laisse se la jouer galant homme en faisant mine de lui reprocher sa trop grande classe. Ils commencent à évoquer les souvenirs, les fous-rires, les lettres, les nombreux quiproquos qui ont émaillé leur relation parce que pas un ne voulait mettre un voile sur sa susceptibilité… Elle rit à en perdre haleine en retrouvant leurs tics de lycéens : il délimite son territoire sur la table en repoussant d’autorité ce qui appartient à elle, qui en fait tout autant. En classe, ils finissaient par mesurer au double-décimètre l’espace dévolu à chacun en se chamaillant comme des enfants, sous l’œil consterné du prof.

Stupéfaite, elle l’écoute raconter comment il avait eu à l’époque le sentiment de tout perdre, alors qu’elle ne lui avait rien donné. Elle découvre seulement maintenant, des années après, qu’il avait réellement été meurtri, que ça n’avait pas été qu’une tocade et qu’il aurait pu faire des bêtises rien qu’à cause d’elle.

Bouche bée, elle le dévisage, trouve adorable son sourire qui semble chercher à démentir la gravité de ses paroles. Ce temps-là leur semble loin et pourtant, il a ce soir un goût de présent irrésistible.

Trois heures du matin, au bord de l’eau, comme autrefois ; un banc abandonné, comme autrefois. Elle s’est allongée et a posé sa tête sur ses genoux ; ses mains éparpillent ses longs cheveux et traînent sur sa nuque, son visage… C’est l’image qui lui reste de cette soirée ; la quiétude solitaire, sereine et nonchalante de vieux amants qui se retrouvent, sans passé, sans futur mais avec seulement la béatitude précieuse d’un instant unique.

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