Fragments d’un discours amoureux / Roland BARTHES

  • Une foule de perceptions viennent former brusquement une impression éblouissante (éblouir, c’est à la limite empêcher de voir, de dire) : (…) un tableau, en somme, le hiéroglyphe de la bienveillance (tel que l’eût peint Greuze), la bonne humeur du désir. Tout Paris est à ma disposition, sans que je veuille le saisir : ni langueur ni cupidité. J’oublie tout le réel qui, dans Paris, excède son charme (…) je ne vois en lui que l’objet du désir esthétiquement retenu.
  • Ce que l’amour dénude en moi, c’est l’énergie. Tout ce que je fais à un sens (je puis donc vivre sans geindre) mais ce sens est une finalité saisissable.
  • L’ascèse (la velléité d’ascèse) s’adresse à l’autre : retourne-toi, regarde-moi, vois ce que tu as fait de moi. C’est un chantage : je dresse devant l’autre la figure de ma propre disparition telle qu’elle se produira sûrement, s’il ne cède pas (à quoi ?).
  • Il y a une scénographie de l’attente : je l’organise, je la manipule, je découpe un morceau de temps où je vais mimer la perte de l’objet aimé et provoquer tous les effets d’un petit deuil.
  • Cacher totalement une passion (ou même simplement son excès) est inconcevable : non parce que le sujet humain est trop faible, mais parce que la passion est, d’essence, faite pour être vue : il faut que cacher se voie.
  • Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre. C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots.
  • Parler amoureusement, c’est dépenser sans terme, sans crise ; c’est pratiquer un rapport sans orgasme. Il existe peut-être une forme littéraire de ce coïtus reservatus : c’est le marivaudage.
  • « L’amour est muet, dit Novalis ; seule la poésie le fait parler. »
  • Le monde est plein sans moi, comme dans La Nausée ; il joue à vivre derrière une glace ; le monde est dans un aquarium ; je le vois tout près et cependant séparé, fait d’une autre substance ; je chois continument hors de moi-même, sans vertige, sans brouillard, dans la précision, comme si j’étais drogué.
  • Les événements de la vie amoureuse sont si futiles qu’ils n’accèdent à l’écriture qu’à travers un immense effort : on se décourage d’écrire ce qui, en s’écrivant, dénonce sa propre platitude.
  • Deux mythes puissants nous ont fait croire que l’amour pouvait, devait se sublimer en création esthétique : le mythe socratique (aimer sert à engendrer une multitude de beaux discours) et le mythe romantique (je produirai une oeuvre immortelle en écrivant ma passion).
  • Ce qui bloque l’écriture amoureuse c’est l’illusion d’expressivité : écrivain, ou me pensant tel, je continue à me tromper sur les effets du langage : je ne sais pas que le mot « souffrance » n’exprime aucune souffrance et que, par conséquent, l’employer, c’est non seulement ne rien communiquer mais encore, très vite, c’est agacer (sans parler du ridicule).
  • Ce que l’écriture demande et que tout amoureux ne peut lui accorder sans déchirement, c’est de sacrifier un peu de son Imaginaire et d’assurer ainsi à travers sa langue l’assomption d’un peu de réel.
  • Savoir qu’on n’écrit pas pour l’autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j’aime, savoir que l’écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu’elle est précisément là où tu n’es pas – c’est le commencement de l’écriture.
  • Le geste de l’étreinte amoureuse semble accomplir, un temps, pour le sujet, le rêve d’union totale avec l’être aimé.
  • Hors l’accouplement, il y a cette autre étreinte, qui est un enlacement immobile : nous sommes enchantés, ensorcelés : nous sommes dans le sommeil, sans dormir, nous sommes dans la volupté enfantine de l’endormissement : c’est le moment des histoires racontées, le moment de la voix qui vient me fixer, me sidérer, c’est le retour à la mère. (…) Cependant, au milieu de cette étreinte enfantine, le génital vient immanquablement à surgir ; il coupe la sensualité diffuse de l’étreinte incestueuse ; la logique du désir se met en marche, le vouloir-saisir revient, l’adulte se surimprime à l’enfant. Je suis alors les deux sujets à la fois : je veux la maternité et la génitalité. (…) A travers tous les méandres de l’histoire amoureuse, je m’entêterai à vouloir retrouver, renouveler la contradiction – la contraction – des deux étreintes.
  • Toute fissure dans la dévotion est une faute : c’est la règle da la Cortezia. (…) Ce dont je suis coupable, c’est alors, paradoxalement, d’alléger le poids, de réduire l’encombrement exorbitant de ma dévotion ; en somme, c’est d’être fort qui me fait peur, c’est ma maîtrise (ou son simple geste) qui me rend coupable.
  • Je suis dans cette contradiction : d’une part, je crois connaître l’autre mieux que quiconque et le lui affirme triomphalement ; et d’autre part, je suis souvent saisi de cette évidence : l’autre est impénétrable, introuvable, intraitable ; je ne puis l’ouvrir, remonter à son origine, défaire l’énigme.
  • Ce que l’action amoureuse obtient de moi, c’est seulement cette sagesse : que l’autre n’est pas à connaître : son opâcité n’est nullement l’écran d’un secret, mais plutôt une sorte d’évidence en laquelle s’abolit le jeu de l’apparence et de l’être. Il me vient alors cette exaltation d’aimer à fond quelqu’un d’inconnu et qui le reste à jamais : mouvement mystique : j’accède à la connaissance de l’inconnaissance.

Acheter « Fragments d’un discours amoureux »

Publicités