Îles / Philippe LE GUILLOU

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La croix de Maudez, à Bréhat.
  • On ne s’aventure pas dans ces parages impunément. Le voyage vers les îles obéit à une liturgie, à un faisceau d’injonctions indémêlables. Ce peut être le nom qui attire, une consonance étrange, barbare, comme une rumeur de rocs. L’envie de voyager dans ces syllabes que l’on devine ourlées de béances et d’irisations marines. L’envie aussi, souvent, de se détacher de tout ce qui est entrave, songerie et dépendance de la vieille terre.
  • C’est précisément pour cela que l’on est jamais seul lorque l’aimantation des îles vous appelle. Jamais seul dans la brûlure de la mer et du vent. Relié à cette mémoire hantée.
  • C’est d’abord cela une île, une échine, un agglomérat de rocs et de vertige, une tentation.
  • A Bréhat, on a la nostalgie d’autre chose, de ruelles tortueuses et calmes, d’intimités tapies dans le secret des jardins, de maisons ombreuses gorgées de souvenirs, de vieux papiers, de récits de voyages, de maquettes de navires, des statues de la Bonne Mère des partances et des vagues enfermées parmi guirlandes de petits coquillages et brins de buis sous leurs globes de verre.
  • Les plantes des ailleurs sont comme des autels domestiques à la mémoire des disparus. Elles sont ces graines de beauté et de nostalgie que l’on enfouit au creux des rochers, ces promesses de voyages et de mouvement dont la nécessité s’affirme à mesure que croît la menace du figement et de la sédentarité.
  • On rêve en ces endroits de umière lente à mourir sur la mer ou encore de pluie qui cuirasse l’horizon avec toujours cette rumeur des vagues qui viennent se déchirer sur les éperons de l’île. (…) Dans les lueurs du soir, l’infini s’atomise en une foison de luminescences qui adoucissent l’éclat des pierres roses.
  • (Au phare du Paon à Bréhat) Une autre forme de paix survient, moins anecdotique, plus religieuse, liée à la couleur des rochers et à l’embrasement des eaux. La lande, quelques fleurs sauvages, les rives mortes d’un étang salé et cette perspective d’îlots, de sémaphores et de repaires de corsaires… Tous ne viennent pas jusqu’ici. Pourtant la joie est vive de surplomber l’océan, ses jeux d’émeraude, le champ des partances et les diffractions de la lumière. Les colosses de granit accompagnent l’endormissement des feux. D’autres lueurs les relaients. Entre la chaise de Renan et le phare de la Vierge, les vagues s’apaisent dans l’aimantation du nord.
  • De fondation, la pulsation de la prière est celle des heures et des marées.
  • S’arrête-t-on, tout se déréalise soudain. Le vide, le vent, la transparence de l’air, les variations fulgurantes d’un ciel noyé , tout concourt à vous emporter dans un monde lavé de toute présence humaine, dans l’immobilité statuaire des épaves et des ruines de mer.
  • Il y a ceux qui n’aspirent qu’à se réfugier sur ces îles de la toute fin. Il y a ceux encore qui se contentent de les rêver dans la nef altière de la pointe Saint-Mathieu où le bruit du ressac et les cris des mouettes scandent aujourd’hui la liturgie des heures. (…) L’ouest a gardé toute sa séduction de chute et de plongée infernale, sans doute parce qu’il est le lieu où le soleil se fracasse sur les récifs. La seule idée que quelque chose prend fin remplit l’être d’une sorte d’effroi sacré.
  • A cet instant, la préoccupation des noms de lieux-dits, le souci de l’orientation sont d’un piètre recours. Seule compte la griserie de la découverte décuplée par la vitalité de la lumière, l’euphorie d’aller à l’air libre, délesté de tout, non pas sur un tout du monde mais sur une plate-forme marine balayée par l’air vif et pur.
  • Le pérégrin des dunes marche, il aime ces lieues de sable entre la terre et l’eau, cet espace fluctuant, souple, perpétuellement remodelé. Sa rêverie, commandée par le rythme de ses pas hagards, est d’essence ludique, traversière, elle reflue, comme la mer quand elle dénude des praires de varechs et de laminaires.
  • Une solitude vertigineuse seulement rythmée par le bruissement des flots. Le monde est né là, dans ces zones luisantes et écumeuses, à ces lisières que tracent les cordons d’algues et de déjections marines, dans ces anses creusées dans le schiste des falaises.
  • Si elles ont perdu tout lien avec le sacré, nos vies se sont aussi très souvent coupées du milieu élémentaire dans lequel elles s’inscrivent. On ne prend plus le temps de regarder, d’entrer dans la pulsation d’une rêverie qui s’accorderait à la seule pause d’un regard. On s’étourdit d’images, de sensations fortes, de bruits pour mieux étouffer le surgissement des images intérieures. La leçon des iles (…) est une leçon de plein vent, d’air salubre, de pas rugueux, de géographie vivante, appréhendée au rythme du corps qui découvre.
  • Le mystère, le silence, l’écoute de la rumeur du vent et des flots, une certaine forme d’adoration contemplative ont dans l’enceinte des îles une acuité plus forte qu’ailleurs. Il est bon parfois de partir, de s’octroyer le temps méditatif d’une traversée dont on se désole souvent qu’il soit si court. Il est bon d’aller au bout de ces confins lacérés d’écume, sur ces proues où le vent règne en maître invincible. La rêverie n’est jamais si belle que lorsqu’elle s’ouvre à une force qui la dépasse. La leçon des îles est soumission à la parole ténébreuse du monde, au chahut d’ombres qui le mine. Elle est une griserie en permanence nourrie par les perspectives, les variations du ciel, les aléas du compagnonnage marin.
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