De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir / Francis JAMMES

La maison serait pleine de roses et de guêpes
On y entendrait,  l’après-midi, sonner les Vêpres ;
et les raisins couleur de pierre transparente
sembleraient dormir au soleil sous l’ombre lente.
Comme je t’y aimerais ! Je te donne tout mon coeur
qui a vingt quatre ans, et mon esprit moqueur,
mon orgueil et ma poésie de roses blanches ;
et pourtant je ne te connais pas, tu n’existes pas.
Je sais seulement que, si tu étais vivante,
et si tu étais comme moi au fond de la prairie,
nous nous baiserions en riant sous les abeilles blondes
près du ruisseau frais, sous les feuilles profondes.
On n’entendrait que la chaleur du soleil.
Tu aurais l’ombre des noisetiers sur ton oreille,
puis nous mêlerions nos bouches, cessant de rire,
pour dire notre amour que l’on ne peut pas dire ;
et je trouverais, sur le rouge de tes lèvres,
le goût des raisins blonds, des roses rouges et des guêpes.

***

On a coupé les blés qui dormaient au soleil ;
puis la pluie est venue, elle est venue du ciel :
elle a noyé le blé et mangé le miel.

On a coupé mon coeur qui dormait au soleil…
Une fille est venue, elle est venue du ciel :
elle a noyé mon coeur et a mangé le miel.

Mais la douleur est douce et ton amour est doux :
tu m’as donné ton coeur, ta tête et tes genoux,
nous ne faisons plus qu’un et ton coeur est à nous.

***

Tu ne comprendras pas ces explications.
Tu seras ramollie et prendras du tilleul
en petit bonnet vieillot et, dans mon cercueil,
je tremblerai d’avoir eu pour toi la passion
du poète a qui ne reste plus que l’orgueil.

***

Mon coeur, mon coeur, ne retrouveras-tu
que dans la mort cet immense amour
pour ceux que tu n’as pas connus
en ces tendres et défunts jours ?

***

Maintenant, tu es loin, amie. Mais je veux
que ces vers que liront quelques lointains amis
fassent qu’ils t’aiment un peu sans te connaître
et que, s’ils passent un jour sous la fenêtre
de cette chambre douce où nous nous sommes aimés,
ils ne sachent point que c’est là…

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