Parler d’îles

Je nourris depuis assez longtemps de faire mon « tro breiz » à moi : aller sur toutes les îles de l’Atlantique, m’en nourrir, écrire sur elles – et à propos d’elles aussi. Faire de chacune d’elles un théâtre, à moins qu’elles ne soient, chacune à leur manière, le personnage principal d’histoires entrelacées.

Moi aussi j’aime les îles pour cette barrière qu’elles mettent entre le monde et elles : sans bateau, pas d’île. Peut-être pour ça qu’Oléron m’a un peu « échappé ».

Le trajet vers l’île, comme une vraie coupure. Et qui rend aussi l’accès à l’île purement volontaire : tu n’arrives pas sur une île par hasard. Tu y viens. Tu choisis d’y venir. Pour elle. Pour toi. Pour Nous. Pour… les îliens, morts ou vivants, peu importe. Je monte sur le bateau, tu attends, tu regardes vers le large, je quitte la terre… Tu te détaches du monde alors que je largue les amarres.

J’ai le coeur marin des bretons de la côte, moi qui suis née en ville. J’aime regarder les gestes sûrs du matelot qui dénoue la corde reliant encore le bateau au ponton : aucune hésitation, aucun regret quand il libère le bateau de son entrave… pas plus que quand il le rattache au quai d’en face, dix, quarante-cinq ou soixante minutes plus tard.

Le temps du voyage, je passe d’un état à l’autre, comme je passerai de la réalité au rêve (… ou l’inverse, peut-être bien). C’est idiot, mais quand je prend le bateau pour rejoindre une île, je pense souvent à cette croyance (celtique ? asiatique ?) qui fait mettre les morts sur des barques pour leur faire traverser le fleuve. Comme un « passage »…

Miserere Mei d’Allegri dans les oreilles… Me voici dans le cloître du Mont Saint-Michel… Une autre île, à sa manière, entre ciel et mer. Nous sommes marqués par les îles parce qu’elles nous ressemblent. Inaccessibles sans un minimum d’effort. Magnifiques quand on les découvre. Mystérieuses. Changeantes. Attachantes… Inoubliables. Inépuisables aussi, toujours renouvelées. Et fragiles, tout à la fois… perdues au milieu de la mer (même si ce n’est qu’à dix minutes de bateau !).

Elles sont le refuge. L’abri des impossibles. Le réceptacle des serments… et des Recommandations.

Un jour, j’irai vivre à Bréhat. Seule ou pas seule, peu importe. « Tu vas t’ennuyer, tu ne verras personne l’hiver… » me dit Mamounette. Mais justement. Les gens insignifiants m’ennuient. Et puis à quoi bon les nouvelles rencontres puisque je ne peux sortir de ma cage ouverte ?

Je voudrais m’isoler pour seulement offrir aux autres ce que j’ai à donner : mes mots, mes sensations, mes images, mes histoires, mon imaginaire, mon île, ma mer… Leur donner à voir le monde tel que je le vois. Comme un peintre, un peu. Ou un photographe.

« Il est bon parfois de partir, de s’octroyer le temps méditatif d’une traversée dont on se désole souvent qu’il soit si court. Il est bon d’aller au bout de ces confins lacérés d’écume, sur ces proues où le vent règne en maître invincible. La rêverie n’est jamais si belle que lorsqu’elle s’ouvre à une force qui la dépasse. La leçon des îles est soumission à la parole ténébreuse du monde, au chahut d’ombres qui le mine. Elle est une griserie en permanence nourrie par les perspectives, les variations du ciel, les aléas du compagnonnage marin. » Philippe Le Guillou, Iles.

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