Lorsque j’étais une oeuvre d’art / Eric-Emmanuel SCHMITT

  • Il ne peignait pourtant rien de ce qui est visible. Il peignait l’air. Un air précis, celui du matin même, entre la mer illimitée et le ciel illimité. Si je quittais son cadre, je ne voyais plus qu’avec mes yeux, j’inventoriais des éléments connus, répertoriés, l’ordinaire d’un bord de mer, la plage à marée basse, les rochers endormis, les oiseaux profitant du retrait des eaux pour chasser à même le sol, l’éther éblouissant. Mais dans son cadre, l’invisible surgissait. J’y voyais ce qui avait été et n’était déjà plus, un moment du temps, cet air-là de dix heures du matin, cet air que je respirais à narines larges sous un soleil d’acier, cet air qui avait changé qui n’existait plus, cet air qui appartenait alors à un monde minéral, sable et rocher, relevé ça et là par le pigment des corruptions cruelles, poissons séchés et algues abandonnées, un air d’après l’aube, un air peu assuré, cet air vif azuréen, froid dans son fond, un air du Nord qui, maintenant, s’était alourdi d’une journée, épaissi, chauffé par la touffeur des siestes.
  • Protégé par Hannibal et sa fille à la proue, j’étais la sentinelle du monde. Je ressentais une émotion longue, bouleversante, violente, entre la stupeur et l’émerveillement : j’éprouvais le bonheur d’exister. La joie simple d’être au milieu d’un monde si beau.
  • N’être pas grand chose et beaucoup à la fois : une fenêtre ouverte sur l’univers qui me dépasse, le cadre dans lequel l’espace devient un tableau. Une goutte dans l’océan, une goutte lucide qui se rend compte qu’elle existe et que, par elle, l’océan existe. Minuscule et grande. Intense et misérable.
  • La mer est à marée basse, la plage à sable haut. Le soir s’annonce au blondissement de la lumière.

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