Mes nuits sont plus belles que vos jours / Raphaële BILLETDOUX

  • D’un trait, il sut que le discret malheur tombé sur lui comme le serein, c’était elle. C’était le genre de fille gonflée de sang à faire de l’été son privilège particulier, une sorte de succès tout personnel, un hommage rendu rien que pour elle.
  • N’ayant plus pour paysage que la masse de ses épaules, véritable falaise dressée au-dessus d’elle qui ne lui laissait aucun recul sauf à battre en retraite, elle oscillait sous la surprise entre charme et grossièreté, le coeur moulu par le va-et-vient de ces avant-bras aux veines gonflées, troussés de drap blanc à odeur de soleil, et la voltige de ces deux mains qui semblaient huit à jongler dans la nuit, de sa poitrine à ses flancs, et de ses flancs à ses reins. (…) Plus que ses mains, plus que ses bras, plus que le grave de sa voix, plus que cette apparence d’ange effondré qui avait généralement du succès, plus que n’importe quoi d’autre qu’il eût dit, fait ou montré dans le but de lui plaire, ce petit creux-là, à la chute de son dos – parce qu’il se révélait à elle secrètement, parce qu’il lui parlait de l’os sur lequel on tape les vaches, parce que sanglé dans son jean blanc, il appelait une idée de pansement – pour toutes sortes de raisons confuses et inattendues, ce petit creux-là allait à lui seul l’emporter sur tout le reste.
  • Car ces regards errants qui ne rencontraient jamais personne avaient, à force de caresses, ouvert et réveillé sur leur peau nue et sous leurs vêtements des dizaines d’autres yeux aveugles, mobiles et sans paupières, qui tournaient et se retournaient dans leur nuit, tirant douloureusement sur les nerfs pour essayer de voir ou de se faire voir. Et c’était encore ça la tristesse. Blanche en avait deux au bout des seins qui la pressaient d’écarter les bras et de gonfler le buste et lui donnaient un goût de larmes. Ils en avaient au creux de chaque épaule, à la pliure interne des bras, au bout des doigts et un tout seul, entre les jambes, qui pleurait. Toute leur chair retentissait de cette plainte enfermée, inaudible et lancinante, plus pessimiste que le sanglot d’un coq dans un pays endormi.
  • Le monde avait passé la nuit. Comme il avait vu descendre le soir, il avait regardé monter la matinée et vu changer le paysage ; le suint de sa peau ensoleillée le conservait imperceptiblement endormi ; rejoint par l’odeur de soi il se respirait à en tomber affectueux ; l’heure du déjeuner avait approché sans qu’il ait souffert, elle avait apporté la mer au fond des rues ; dans la même soif, au bord du même vide, le ciel et son estomac s’aspiraient l’un l’autre.
  • Doucement il tira à lui ce corps étranger et l’enferma dans ses bras. Ils attendirent sans bouger et constatèrent qu’ils respiraient. Cela rendait le son léger du sommeil. Dans la pénombre où elles se trouvaient, leur deux poitrines face à face avançaient et reculaient, ils les laissèrent à l’abri des regards faire connaissance et s’apprivoiser, le moindre mouvement les aurait effrayées.
  • Plus tard il était, plus flagrante lui apparaissait l’erreur d’un tel rendez-vous, gâté d’avance par la convention du lieu, de l’heure, de la proximité du lit.
  • Il demeura interdit. L’émotion venait de ce qu’ils étaient parcourus de veines sombres. Ils se montraient tout aussi émus que lui et ils étaient tout préparés en même temps pour la guerre. Il les dénicha à mains nues. Il avait désespéré de trouver un jour quelque chose d’aussi beau que ces deux seins veinés sur un corps de jeune fille et maintenant il était désespéré par cette beauté qu’il ne pourrait, sa vie durant, jamais faire que toucher, presser et supplier. Il les tenait entre ses mains comme de l’eau et c’est défiguré par la souffrance, transporté par de nouvelles raisons de dénoncer dans son livre l’imposture du mot « posséder » qu’il y porta la bouche (…). Sa vieille intuition de l’existence d’une femme inépuisable, cette fois, cette fois, si elle le laissait faire, si elle ne lui parlait pas, si elle l’aimait comme il l’aimait, il allait en avoir la confirmation, au bout tout au bout de cette femme dont il ne savait rien mais au fond tout au fond de laquelle pour la première fois de sa vie d’homme il trouvait son but, sa fin et son accomplissement dans la seule fièvre du chercheur qui cherche, qui fouille et qui se fout de la peine et du temps…
  • Les mains à plat sur le sable chaud, elle sentait le monde sous elle glisser de l’autre côté du soleil et plusieurs fois en quelques secondes une impression de tomber dans le vide lui fit agripper une poignée de sable.
    Ils vivaient les heures comme mari et femme les années.
  • Toute rencontre est un risque ; à la première minute, aux premiers mots échangés, l’histoire, déjà, est en marche.
  • Calmes et réguliers, les deux sommeils s’entretenaient l’un l’autre. Le nez dans ses cheveux, la bouche ouverte, il rassemblait la mer à son oreille. Rien ni personne ne leur voulait de mal. Un ange lui toucha l’épaule, il se réveilla.

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