Correspondance passionnée / Henry MILLER & Anaïs NIN

  • Quoi d’étonnant à ce que je sois rarement naturelle dans la vie ? Naturelle par rapport à quoi, fidèle à quel état de mon âme, à quelle couche ? Comment puis-je être sincère si je dois à chaque instant choisir entre cinq ou six âmes ?
  • Il est facile de définir ma forme de loyauté envers Hugh [son mari] (…). Elle consiste à ne pas lui faire de mal.
  • Ce qui provoqua la surprise de Miller, on s’en doute (ainsi que la désapprobation de sa famille et de ses amis lorsque le livre fut publié en 1932) fut l’apparente disparité entre l’image d’elle-même que donnait Anaïs (ou plutôt ce que les gens voulaient voir en elle) et le ton passionné de ses arguments, appuyés par Lawrence, contre la façon dont « nous renions les besoins les plus profonds de notre nature ». Après avoir rempli si parfaitement ses rôles (l’épouse décorative du jeune cadre qui monte, la fille de devoir, la soeur aimante, la jeune fille catholique et naïve qui rêvait d’atteindre la sainteté et même la mondaine légèrement flirteuse), Anaïs Nin n’avait jusqu’alors révélé qu’à son mari la jeune femme torturée du journal secret. Mais n’importe quel lecteur un peu sensible aurait pu entendre ce cri du coeur que représentait cette défense de DH Lawrence.
  • Henry pense à notre mariage qui, je le sens, ne se fera jamais. Pourtant, il est le seul homme que je voudrais épouser (A.N. 1932)
  • Je veux être pouvoir être capable de vivre avec June dans la plus parfaite folie, mais je veux aussi être capable de comprendre après coup, capable d’analyser ce que je viens de traverser. (…) Parce que je ne suis pas tout le temps sous l’eau, je ne me contente pas seulement de vivre, de suivre ma fantaisie. Parce que je remonte parfois pour respirer, pour comprendre.
  • Elle [June] a détruit la réalité. Elle a détruit la conscience (…). June n’est pas gênée par la vérité. Elle invente sa vie à mesure qu’elle avance — elle ne voit aucune différence entre la fiction et la réalité.
  • Je pensais que c’était trop facile (du moins pour moi) d’être exaltée, de vivre au bord du précipice, comme le fait June, de donner jusqu’à la mort… Le plus difficile, c’est de s’arrêter brusquement, de s’arrêter parce que quelqu’un lance un pitoyable appel à votre raison, comme si c’était le plus grand des cadeaux. Ce que je voulais, lorsque quelqu’un venait à moi en m’implorant, c’était comprendre, comprendre lucidement. Pouvoir, au milieu de la folie, redevenir humaine et pitoyable.
  • Mardi est loin. Et pas seulement mardi — je me demande quand tu vas enfin passer une nuit ici, quand je pourrais t’avoir enfin à moi pour un long, long moment ; c’est une torture de te voir ainsi quelques heures et puis de devoir te rendre. Quand je te vois, tout ce que je voulais te dire s’envole — le temps est si précieux et les mots sont en dehors de la question. Pourtant tu me rends si heureux — parce qu’avec toi je peux parler.
  • Je vis dans une attente perpétuelle. Tu viens et le temps glisse comme dans un rêve. C’est quand tu t’en vas que je prends vraiment conscience de ta présence. Et alors il est trop tard.
  • Je ne sais pas ce que j’attends de vous, mais cela tient du miracle. Je vais exiger tout de vous — même l’impossible, parce que vous m’y encouragez.
  • Je t’adore. Tu me fais croire que tout est possible.
  • Anaïs, il me fait pleurer, ton journal. Il me fait t’aimer au-dela des mots.
  • Anaïs, tu es devenue une part de moi tellement vitale que je me sens tout retourné, si tu vois ce que je veux dire. Je ne sais plus ce que j’écris — sauf que je t’aime, que je dois t’avoir pour moi seul, exclusivement, te posséder, furieusement. Je ne sais pas ce que je veux. J’ai trop, je crois. Tu m’as envahi tout entier — tu m’as gâté. Je te demande de plus en plus de choses. Je m’attends à ce que tu accomplisses des miracles.
  • Tout ce que je lis a maintenant une signification différente, une signification exagérée ; la façon dont j’ai lu Dostoievski n’est plus vraiment de la lecture, c’est une expérience passionnelle, comme lorsque je t’ai lu. Je suis bouleversée, comme après un tremblement de terre.
  • J’ai écrit ce livre en pleine effervescence, dans un moment de grande intensité, dans un état visionnaire… Je suis incapable de refaire le même chemin. Je ne peux pas développer ce que j’ai dit, ni le dire d’une autre manière. C’est pour moi quelque chose de froid maintenant. Je ne peux pas expliquer pourquoi je suis incapable d’en parler. Ce n’est pas par manque d’enthousiasme, c’est peut-être qu’un changement s’est produit en moi, je poursuis ma route. J’emporte Lawrence avec moi, non pas tout Lawrence, mais un Lawrence passé au tamis, et dont je me suis détachée en grande partie.
  • Non je ne crois pas à une vie routinière, et toi non plus. Il se peut que tu admires cela, mais tu ne trouveras jamais des rails à ta convenance.
  • Avec toi, Anaïs, je pourrais ne pas être égoïste. Je veux que tu sois toujours heureuse, en sécurité, protégée. Jamais je n’ai aimé une femme de manière aussi désintéressée.
  • J’ai la même impression lorsque je lis un livre annoté par toi. J’aime partager. Je sens ta présence avec une telle acuité ; c’est comme si tu lisais avec moi. J’ai de nouveau la sensation de m’appuyer sur ton épaule et de t’embrasser le cou et les cheveux pendant que tu lis ou que tu écris.
  • Je veux que, grâce à moi, tu fasses l’expérience d’être aimé.
  • Ne compte plus me trouver sain d’esprit. Finissons-en avec la raison. Ce fut un mariage à Louveciennes, tu ne peux le nier.
  • Anaïs, je croyais t’aimer, avant ; ce n’était rien à côté de la certitude que j’en ai aujourd’hui. Etait-ce si merveilleux parce que c’était court et volé à la vie ? (…) Est-ce folie de croire que ça pourrait continuer ? Quand et où commencerait la grisaille ? Je t’étudie tellement, afin de découvrir d’éventuels défauts, des points faibles, des zones dangereuses. Je n’en trouve pas — pas les moindres. Cela veut dire que je suis amoureux, aveugle, aveugle, aveugle. Etre aveugle à jamais.
  • Je m’embarque dans des rêves fous (…). Nous voyageons sans arrêt, mais il y a toujours une machine à écrire et des livres, et ton corps est toujours auprès du mien, et ton regard ne change pas. Les gens disent que nous allons être malheureux, que nous le regretterons un jour, mais nous sommes heureux, nous rions sans cesse, nous chantons. (…) Je te raconte cela comme un rêve fou — mais c’est ce rêve que je veux réaliser. La vie et la littérature mêlés, l’amour comme dynamo, toi avec ton âme de caméléon, m’offrant milles sortes d’amour, toujours là, solide, quelle que soit la tempête que nous traversons, nous sentant partout chez nous. Poursuivant chaque matin la tâche là où nous l’avions laissée. Résurrection sur résurrection. Toi, prenant de plus en plus de d’assurance et menant la vie riche que tu désires ; et plus tu prends de l’assurance, plus tu me veux, plus tu as besoin de moi…
  • Jusqu’à présent, je n’ai rien demandé. Un jour où tu avais lu mon Journal, tu avais insisté sur ce point : si Anaïs a un défaut, c’est d’être trop facilement satisfaite. C’était possible quand je n’étais pas un être humain, mais seulement le fantôme d’un écrivain qui vivait dans son imagination.
  • J’ai envie de fuir afin d’être seule avec mes sentiments pour toi.
  • J’aurais aimé t’avoir toujours connu. Je te dois tellement, Henry. (…) Ce que je ne veux pas oublier, c’est que je peux te rendre plus heureux, te donner bien davantage, t’enrichir de toutes les manières et bien plus profondément en restant ici et en te permettant de n’avoir d’autre souci que ton travail.
  • Toi et moi, bien que tout aussi jaloux, sommes plus sûrs l’un de l’autre — plus conscients de nous posséder l’un l’autre. Grâce à cette assurance, nous pouvons nous permettre d’être très généreux, très tolérants, très indulgents ! Nous sommes sûrs du fond.
  • Tu ne peux pas imaginer ce que j’éprouve quand j’entends les autres faire des compliments sur toi — quelle joie cela me procure. Et en même temps j’ai l’impression que chacun n’a droit qu’à un fragment de toi, que je suis la seule à connaître.
  • Je sais que ce n’est pas pour longtemps mais, quand quelqu’un part en voyage, cela pose la question d’autres voyages — de derniers voyages. Cela rend magnifiquement et immensément triste.
  • Tu t’imagines que je suis malheureux pour quelque raison cachée. Tu penses que j’ai des problèmes dont je n’ose pas te parler. Non, malheureusement non. Contrairement à toi, je ne sais pas toujours ce qui me fait souffrir. (…) Je souffre de moi-même. C’est mon âme seule qui, sans cesse, me préoccupe. Je suis totalement égocentrique.
  • (…) J’ai pris conscience que seule compte pour moi l’attrait « littéraire » des gens et des lieux. La réalité est dépourvue d’intérêt. Plate. La description de Chambord et d’Amboise par Osborn est vivante pour moi. Le château lui_même ne l’est pas. L’immense panorama du passé que dresse Spengler est pour moi plein de vie et de signification. Les événements eux-mêmes m’ont toujours laissé froid.
  • Tu es arrivé à un moment où je n’avais aucune raison de vivre et tu m’as donné la vie, la force et l’inspiration, Henry. Toutes les joies possibles.
  • C’est ici que tu devrais être. Nous devrions travailler ensemble — nous lire nos travaux la nuit –, nous enflammer l’un l’autre, nous garder. C’est un crime, cette séparation.
  • Le principal, c’est de sentir ta présence — entendre ton bourdonnement ou tes baîllements, voir traîner tes peignes et tes brosses, se soucier de la robe que tu devrais mettre, etc… Si j’ai tant aimé « Deux hommes » de Duhamel, c’est parce que tu étais allongée à mes côtés. Quand je vois ces pages merveilleuses que j’ai écrites à Louveciennes, je sais que c’est parce que tu étais là, que tu attendais que je les écrive. Je sais tu es toujours « là » — mais être là en pensée n’est pas tout à fait la même chose qu’être là en chair et en os.
  • Tu ne sais pas ce que tes mots ont fait sur moi – « je me sens seule » -, je ne veux plus jamais les entendre.
  • C’est peut-être parce que jet’ai dit un jour que je ne voudrais pour rien au monde quitter ce studio que tu remues ciel et terre pour me permettre de le garder. Mais ce n’est pas pour moi – seulement moi, Anaïs. C’est pour Nous. A quoi bon cet endroit merveilleux si tu dois être à l’autre bout du monde et changer d’âme ?
  • Je veux savoir si tu es prête à renoncer à tout pour vivre avec moi — pas à temps partiel, à la sauvette, mais vingt-quatre heures sur vingt-quatre et pour de bon (…). Je suis d’abord un être humain et, en tant qu’être humain, la chose la plus importante pour moi, c’est de t’avoir tout près de moi. Pour cela, je renoncerais à écrire, je ferais tout ce qui me permettrait de te garder à mes côtés. Je pense que j’ai été parfois injuste de faire passer la littérature avant tout. Je suis un homme et je veux ma femme. Si l’écriture est un frein, alors au diable l’écriture ! (…) Je ne te lâcherai pas, peu importe les obstacles qui barrent le chemin. Est-ce clair ? Il est temps que tu aies droit à ta propre vie.
  • Je ne te vois pas seulement comme un phare (…) je te vois comme une femme. Cette lumière n’est que l’émanation de ton esprit. Mais ton corps me réclame aussi — tout autant. Ton corps brûle en moi. Je ne veux pas d’une lampe qui m’éclaire, quelle qu’en soit la puissance. Je veux tout l’appareil. Et je ne me contente pas de l’aura de lumière que tu projettes tout autour de toi. Je veux tout l’appareil. Et je le veux pour moi, pour moi tout seul. Voilà la faute que j’ai commise : te partager. Cela amoindrit la femme, je le crains. Maintenant, il faut que je t’aie toute entière, sept jours par semaine, voyages compris.
  • Ne me prendras-tu jamais, une fois pour toutes, pour ce que je suis, pour un homme qui place l’amour au-dessus de tout et qui a trouvé en toi le partenaire parfait ?
  • Tu vivais dans un rêve et tu m’aimais dans un rêve — et cela me tuait… C’était négatif et sans vie.
    Tu m’as pris en morceaux et tu m’as rendu entier.
    Tu m’as donné la vie, Anaïs. Tu es la flamme qui brûle à l’intérieur de moi. Et je suis le gardien de la flamme. Moi aussi, j’ai une tâche sacrée à accomplir.
  • Ce n’est jamais la vanité qui m’a fait chercher l’amour des autres, mais un besoin d’humanité, de réalité. Un besoin d’expression. On peut mettre le doigt dessus et dire : voilà, c’est un coeur qui bat ; si je bouge, l’autre le sent, si je pars, l’autre le sait ; si je disparais, cette personne prend peur. J’existe en lui. C’est ça la vie, il se passe quelque chose.
  • « Il y avait un accord tacite entre eux, depuis le début, que Marie ne renierait pas son époux. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Qu’est-ce que cela avait à voir avec l’amour ? […] Si vous vous libérez des chaines de la tradition, vous tombez dans le marécage du pharisaïsme. Pourtant, ce n’était pas dans sa nature de briser brutalement les liens sacrés qui l’enchaînaient sous prétexte de vivre courageusement sa vérité. Elle pensait que sa forme de courage à elle était la plus grande, qu’elle réclamait plus de tact, plus de discrétion, plus de considération pour autrui, plus de présence d’esprit et plus de sacrifices que ne l’exigeait la franchise instinctive, qui est le courage des faibles. » (extrait de Dr Kerkoven de Jacob Wasserman).
  • La chose la plus difficile à admettre et à comprendre avec tout son être, c’est que, seul, on ne contrôle rien. Etre capable de se mettre en accord ou en rythme avec les forces qui nous dépassent, celles qui agissent vraiment sur nous, voilà notre but — et la solution si on peut parler de « solution ». Le sentiment de culpabilité, comme nous le savons très bien tous les deux, vient de ce que l’on sait réellement que l’on ne se donne pas complètement.
    Henry est entré dans mon être pour de bon, même au moment où je contemple avec sagesse la fin de notre amour. Je vois notre amité durer, un lien de presque toute une vie. C’est ainsi que les choses m’apparaissent aujourd’hui : comme si Henry allait faire partie de ma vie de longues années encore, même s’il n’est mon amant que pendant quelques mois… (Journal d’Anaïs Nin, 23 juillet 1932, au début de leur liaison).

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