Vingt-quatre heures de la vie d’une femme / Stéfan SWEIG

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Photo Pauline Darley pour Louise Ebel Pandora
  • Il y avait de le tenue dans cet homme frappé à mort, une tenue faite de tension surhumaine devant tous ces gens qui l’entouraient, qui se pressaient curieusement pour le regarder et qui, brusquement, s’écartèrent pleins de confusion , de honte et d’effroi. (…) et l’on perçut un sanglot sauvage et animal comme seul peut en avoir un homme qui n’a jamais pleuré.
  • Je soutins énergiquement la possibilité, et même la probabilité, d’un événement de ce genre, de la part d’une femme qu’une union faite de longues années de déceptions et d’ennui avait intérieurement préparée à devenir la proie de tout homme audacieux.
  • Pour autant que je la connaisse, elle ne me paraît qu’une femme faible et ordinaire, pour qui j’ai un peu de respect parce qu’elle a courageusement suivi sa volonté, mais pour qui j’ai encore plus de compassion parce qu’à coup sûr demain, si ce n’est déjà aujourd’hui, elle sera profondément malheureuse.
  • Il est intolérable de rester le regard fixé, sa vie durant, sur un seul point de son existence, sur un seul jour (…). Quelle importance si on a eu un moment de folie, un seul !
  • Rien, rien sur cette terre n’aurait pu rendre ce désespoir, cet abandon absolu de sa personne, cette mort vivante, d’une manière aussi saisissante que cette immobilité, cette façon de rester là assis, inerte et insensible sous la pluie battante, cette lassitude trop grande pour se lever et faire les quelques pas nécessaires afin de se mettre sous un abri quelconque, cette indifférence suprême à l’égard de sa propre existence.
  • Cet événement terrible et incompréhensible avait soudain un sens pour mi ; je me réjouissais, j’étais fière à la pensée que ce jeune homme, délicat et beau, qui était couché ici serein et calme comme une fleur aurait été trouvé, sans mon dévouement, quelque part contre un rocher, brisé, sanglant, le visage fracassé, sans vie et les yeux grands ouverts ; je l’avais sauvé, il était sauvé ! Et je regardais maintenant d’un oeil maternel (je ne trouve pas d’autre mot) cet homme endormi à qui j’avais redonné la vie – avec plus de souffrance que lorsque mes propres enfants étaient venus au monde.
  • Jamais auparavant (et jamais par la suite), je n’éprouvai une telle surprise et une telle fureur d’impuissance qu’en cette seconde où, prête à toutes les extravagances (prête à jeter d’un seul coup dans l’abîme toutes les réserves d’une vie bien administrée, toutes les énergies contenues et accumulées jusqu’alors), je rencontrai soudain devant moi un mur d’absurdité, contre lequel ma passion venait inutilement buter.
  • Maintenant brutalement sortie de ce tumulte, je voulais encore une fois revivre, pour en jouir rétrospectivement, bribe par bribe, ces émotions fugitives, grâce à cette façon magique de se tromper soi-même que nous appelons le souvenir…
  • Toute souffrance est lâche : elle recule devant la puissance du vouloir-vivre qui est ancré dans notre chair que toute la passion de la mort ne l’est dans notre esprit.

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