Notes de lecture sur L’ésotérisme / Antoine FAIVRE (collection Que sais-je ?)

L'Esotérisme - Antoine FAIVRE
  • L’esotérisme est l’articulation entre la métaphysique (= recherche rationnelle de la connaissance des choses en elles-mêmes, au delà de leur apparence et des connaissances qu’on en a par les sciences positives) et la cosmologie (= étude de l’ensemble de l’univers et de sa structure).
  • Traditionnellement, l’esotérisme c’est trois sciences : l’alchimie, l’astrologie et la magie.
  • Il s’agit plutôt d’une des réponses DE la modernité naissante à des questions posées  par son propre avènement et non pas d’une réponse A la modernité.
  • La théosophie est une forme d’herméneutique (=interprétation) s’exerçant sur des textes prophètiques ou révélés, sur des mythes fondateurs ou sur des visions. Elle scrute les mystères de la divinité (la Kabbale est la théosophie juive).
  • La gnose est un savoir totalisant abolissant la distinction entre foi et connaissance. C’est différent de la connaissance scientifique bien qu’elle soit utilisée. Elle intègre le soi et le rapport du sujet à soi et le monde extérieur dans une vision unitaire de la réalité.
  • La Kabbale représente l’essentiel de l’ésotérisme juif et son influence en latinité est considérable.
  • Les traditions chevaleresques et celtiques (mythes arthuriens, quête du Graal…) sont liées à un ésotérisme chrétien.
  • Pic de la Mirandole (1463-1494) est le point de départ de la kabbale chrétienne.
  • La Renaissance tente de faire concorder diverses traditions en favorisant des jeux de correspondances entre les niveaux de réalités.
  • L’homme n’est pas seulement un microcosme reflétant un macrocosme, il possède la faculté de décider de son destin : Pic de la Mirandole insiste sur l’efficacité de la volonté.
  • L’alchimie est la science de l’homme de la Nature et des mythes, elle s’intéresse à la mythologie comme un système de clés.
  • La théosophie est très orientée vers la magie : Swedenborg, Oetinger, Eckartshausen (époque de l’Illuminisme 1770-1815).
  • William Blake est le chantre de l’imagination créatrice (apports de l’hermétisme, de Swedenborg, de Berkeley…).
  • L’ère de la Naturphilosophie (1790-1815) en Allemagne surtout : la nature est un texte à déchiffrer à l’aide de correspondances. L’esprit et la nature sont identiques, ce sont deux germes d’une racine commune : donc la connaissance de la nature est la connaissance de soi.
  • L’astrologie est la reine des arts divinatoires car elle réponds au besoin de retrouver dans notre monde l’Unité de l’univers et de l’homme à travers un langage d’intégralité fondé sur le principe de similitude. Mais quand ce besoin débouche sur une réflexion (véritable herméneutique des signes) qui intègre une pratique et une gnose, alors on peut parler d’astrologie ésotérique qui en fait une véritable science humaine.
  • Cette dualité se retrouve dans d’autres sciences occultes : le tarot débouche aussi sur une gnose et intègre parfois Kabbale et astrologie à travers l’herméneutique des situations et des caractères. L’Alchimie se partage entre « souffleurs » et philosophes (Fulcanelli, Evola).
  • La magie est aussi ésotérique si elle s’inscrit dans sa forme de pensée, la magie cérémonielle met l’accent sur la connaissance et les pouvoirs tandis que la magie initiatique met l’accent sur la légitimité de la filiation initiatique.
  • La Kabbale juive inspire beaucoup à titre de clé de gnose mais souvent ils la coupent de son terreau culturel hébraïque et utilisent ses sépiroths comme outils de pensée.
  • La théosophie chrétienne : Steiner et Ziegler en Allemagne partagent avec René Guénon l’idée de Tradition primordiale éclatée, occultée, oubliée mais placent la Sophia au coeur même de la gnose en l’associant à une philosophie de l’histoire (où l’histoire est saisie comme un tout).
  • En Russie, la Sophia est un thème religieux et objet des croyances et occupe une grande place dans le discours théosophique (Florensky, Boulgakov et Soloviev). Nicolas Berdiaev, plus proche de la théosophie germanique (grande admirateur de Böhme et Baader, comme Ziegler) critique néanmoins l’occultisme. Il pourfend les enseignements de la société théosophique et de Steiner en raison de leur évolutionnisme (« Le sens de la création »).
  • Mouraviev présente une forme de psychosophie, anthroposophie et historiosophie sous forme de cours destinés à l’illumination et la transformation du lecteur. Il créé le centre d’études chrétiennes ésotériques en 1961.
  • Le livre d’ésotérisme le plus instructif est « Méditations sur les 22  arcanes majeurs du tarot » du russe Tomberg : c’est la meilleure introduction à la théosophie chrétienne et à toute réflexion sur l’ésotérisme.
  • En France, Chauvet signe une des plus importantes oeuvres de la théosophie chrétienne (« Esotérisme de la Genèse »). L’oeuvre d’Henry Corbin rejoint plutôt les théosophies de l’Islam : il veut allier la rigueur scientifique à un engagement personnel pour appréhender la spécificité de ses objets. Il a cherché à démontrer les rapports intrinsèques qui relieraient les théosophes chrétiens (Swedenborg, Oetinger) à leurs homologues chiites.
  • Le rayonnement des ésotéristes à édifier une Naturphilosophie est concurrencée par des spéculations plus scientifiques : la physique, l’astrophysique et les sciences de la vie tendent à proposer des modèles de l’univers (problème des origines, du cosmos, rapport entre esprit et nature).
  • Mais cette néognose n’a rien d’une gnose proprement dite car il n’y a pas de gnose sans adhésion préalable à un récit des origines (mythe fondateur) déroulé à travers les symboles et qu’une herméneutique spirituelle a pour objet d’approfondir.
  • René Guénon (1886-1951) entreprend une oeuvre de reformation placée sous le signe de la Tradition en réaction à la multiplication des ordres initiatiques liés aux courants occultistes. L’église gnostique et l’influence d’orientaux déterminent sa vocation de réformateur. En 1921, « Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues » expose l’essentiel de sa métaphysique : il critique la société théosophique et le spiritisme en voulant nettoyer et assainir aussi bien les courants ésotériques et occultistes que les philosophes occidentaux. « La crise du monde moderne » (1927) situe notre civilisation actuelle par rapport à la théosophie hindoue des cycles cosmiques.
  • Il détient une doctrine métaphysique complexe d’origine hindoue qui porte sur le non-être (Bhrama, l’Absolu) et sur l’être (sa manifestation). Aux initiations proliférantes de son temps, Guénon oppose la régularité initiatique de la Franc-Maçonnerie et de l’Eglise catholique mais ce n’est qu’un canal : le christianisme lui-même doit être dépassé car toute religion n’est qu’une forme de l’intellectualité suprême, un avatar de la Tradition primordiale. Il représente une voie impressionnante d’ascétisme intellectuel en mettant en garde contre la confusion du psychisme et du spirituel et contre le sentimentalisme en matière de spiritualité. Mais par refus de la philosophie occidentale, il ignore la théosophie allemande, par méfiance du frelaté il ne conserve rien de la tradition hermético-alchimique occidentale et par ignorance des pensées épistémologiques, il se fait de la science une idée fausse : il rejette la science, la modernité et la nature. Ses successeurs sont Schuon, Chevillon, Schaya, Vallin, Borella, en Italie Julius Evola (1894-1974) critiqué pour ses positions d’extrême-droite, en Allemagne Burckhardt, en Angleterre Lings et aux Etats-Unis Coomaraswany.
  • La Société Anthroposophique continue son intense activité grâce à un rayonnement favorisé par le succès des écoles steineriennes pour les enfants.
  • Beaucoup d’associations se retrouvent dans les nouveaux mouvements religieux mais entretiennent une confusion à l’égard de l’ésotérisme, liée à la récupération commerciale et la récupération politique, notamment par l’extrême-drite et le nazisme, alors qu’au XIXème siècle, beaucoup d’ésotéristes penchaient plutôt pour l’extrême-gauche.
  • La présence de l’ésotérisme en art et dans la littérature n’est pas toujours l’expression d’un engagement personnel (comme pour le fantastique : un bon auteur ne croit pas forcément à ses fantômes).
  • L’ésotérisme explicite apparaît chez trois romanciers allemands : Gustav Meyrink, Hermann Hesse (occultisme et naturphilosophie plus discrète) et Herbert Kessler (magie, occultisme et naturphilosophie). Le domaine anglo-saxon est surtout riche en fantastiqueurs (Charles Williams et Dion Fortune). En France, peu de romans à part ceux de Frédéric Tristan, mais les surréalistes ont beaucoup puisé dans les sciences occultes (André Breton, René Daumal, Fernando Pessoa). L’influence de la société théosophique sur les arts plastiques est profonde et durable.
  • La pensée de Freud plonge quelques-unes de ses racines dans la Naturphilosophie romantique qui découvrit l’existence de l’inconscient. Herbert Silberer est le premier à donner aux textes alchimiques une lecture psychanalytique mais Carl-Gustav Jung est le grand explorateur des richesses psychologiques du corpus ésotérique.
  • Des philosophes poursuivent une voie un peu similaire en introduisant le corpus ésotérique dans le champ de leur réflexion pour reconduire la philosophie à sa vocation d’exigence spirituelle et de pratique transmutatoire de l’Etre : psychologie et ésotérisme entretiennent des liens étroits. A une double exigence de culture et d’universalité tend l’oeuvre de Mircéa Eliade (anthropologue et historien des religions).

L’ésotérisme: « Que sais-je ? » n° 1031

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