Le deuxième sexe / Simone de BEAUVOIR

"Je ne voudrais pas être à sa place" :)

« Je ne voudrais pas être à sa place » 🙂

(Livre lu en mars 2004)

  • Le corps de la femme est un des éléments essentiels de la situation qu’elle occupe en ce monde. Mais ce n’est pas non plus ce qui suffit à la définir ; il n’a de réalité vécue qu’en tant qu’assumé par la conscience à travers les actons et au sein d’une société.
  • Parce qu’il y a dans l’érotisme une révolte de l’instant contre le temps.
  • Engendrer, allaiter ne sont pas des « activités », ce sont des fonctions naturelles ; aucun projet n’y est engagé ; c’est pourquoi la femme n’y trouve pas le motif d’une affirmation hautaine de son existence ; elle subit passivement son destin biologique.
  • Son malheur, c’est d’avoir été biologiquement vouée à répéter la Vie, alors qu’à ses yeux mêmes la Vie ne porte pas en soi ses raisons d’être et que ces raisons sont plus importantes que la Vie même.
  • Ce n’est pas l’infériorité des femmes qui a déterminé leur insignifiance historique : c’est leur insignifiance historique qui les a vouées à l’infériorité.
  • Le privilège économique détenu par les hommes, leur valeur sociale, le prestige du mariage, l’utilité d’un appui masculin, tout engage les femmes à vouloir ardemment plaire aux hommes. Elles sont encore dans l’ensemble dans une situation de vassalité. Il s’ensuit que la femme se connait et se choisit non en tant qu’elle existe pour soi mais telle que l’homme la définit.
  • Plus générale est chez l’homme sa révolte contre sa condition charnelle (…). Il se voudrait nécessaire comme une pure Idée, comme l’Un, le Tout, l’Esprit Absolu ; et il se trouve enfermé dans un corps limité, dans un lieu et un temps qu’il n’a pas choisis, où il n’était pas appelé, inutile, encombrant, absurde.
  • La fonction de la parure est très complexe, elle a chez certains primitifs un caractère sacré, mais son rôle habituel est d’achever la métamorphose de la femme en idole. Idole équivoque : l’homme la veut charnelle, sa beauté participera à celle des fleurs et des fruits ; mais elle doit aussi être lisse, dure, éternelle comme un caillou.
  • Il [Kyo, dans la Condition Humaine de Malraux] demande à May de l’aimer dans son authenticité, non de lui renvoyer de lui un reflet complaisant.
  • On veut qu’elle soit aussi une femme [en plus de son accomplissement intellectuel] et il lui faut cumuler les charges de son travail professionel avec celles qu’implique sa féminité.
  • L’insousciance devient tout de suite un manque de tenue, ce contrôle de soi auquel la femme est obligée et qui devient une seconde nature chez la « jeune fille bien élevéé » tue la spontanéité.
  • Elle juge inutile d’exister par elle-même puisque ce n’est pas d’elle finalement que dépend son sort. Bien loin qu’elle se voue à l’homme parce qu’elle se sait inférieure à lui, c’est parce qu’elle lui est vouée qu’acceptant l’idée de son infériorité elle la constitue.
  • La femme ne s’accepte comme l’inessentiel qu’à condition de se retrouver l’essentiel au sein de son abdication.
  • Ce qui rend ces inconséquences dangereuses, c’est qu’en chaque moment, ne s’engageant qu’en songe, elle s’engage toute entière. Elle se situe sur un plan d’intransigeance, d’exigence, elle a le gout du définitif et de l’absolu : faut de disposer de l’avenir, elle veut atteindre l’éternel. « Je veux tout, tout de suite » dit l’Antigone d’Anouilh.
  • La jeune fille est secrete, tourmentée, en proie à de difficiles conflits. Cette complexité l’enrichit ; sa vie intérieure se développe plus profondément que celle de  ses frères.
  • Sans ses lettres, ses essais littéraires, ses ébauches, il lui arrive de manifester une originale sensibilité. La jeune fille se jette avec ardeur vers les choses parce qu’elle n’est pas encore mutilée de sa transcendance ; et le fait qu’elle n’accomplit rien, qu’elle n’est rien rendra son élan d’autant plus passionné : vide et illimitée, ce qu’elle cherchera à atteindre de son néant, c’est Tout.
  • Et certes le plaisir [sans le coït] n’est pas seul visé ; il est souvent suivi d’une déception : le besoin a disparu plus tôt qu’il ne s’est assouvi.
  • De ses premières expériences il y a ordinairement chez l’homme activité, décision (…) au contraire, la jeune fille est courtisée, sollicitée, même si c’est elle qui a d’abord provoqué l’homme, c’est lui qui reprend en main leurs rapports.
  • L’asymétrie de l’érostisme mâle et femelle créé des problèmes insolubles tant qu’il y a lutte des sexes ; ils peuvent aisément se trancher quand la femme sent chez l’homme à la fois désir et respect ; s’il la convoite dans sa chair tout en reconnaissant sa liberté, elle se retrouve l’essentiel au moment où elle se fait objet, elle demeure libre dans la soumission à laquelle elle consent.
  • L’expérience érotique est une de celles qui découvrent aux êtres humains de la façon la plus poignante l’ambiguité de leur condition ; ils s’y éprouvent comme chair et comme esprit, comme l’autre et comme sujet.
  • Elle ne veut pas renier sa revendication d’être humain ; mais elle n’entend pas non plus se mutiler de sa féminité, elle choisit d’accéder au monde masculin, voire de se l’annexer.
  • De manière plus spontanée, elle s’était toujours pensée comme un homme, grâce à l’éducation qu’elle reçut et à la constitution de son organisme.
  • Entre l’homme et la femme, l’amour est un acte ; chacun arraché à soi devient autre.
  • C’est par le travail ménager que la femme réalise l’appropriation de son « nid » ; (…) de l’administration de sa demeure elle tire sa justification sociale. (…) Mais c’est, on va le voir, une activité qui ne l’arrache pas à son immanence et qui ne lui permet pas un affirmation singulière d’elle-même. (…) Il y a peu de tâches qui s’apparentent plus que celles de la ménagère au supplice de Sisyphe.
  • Dès qu’elle pense, qu’elle rêve, qu’elle dort, qu’elle désire, qu’elle respire sans consigne, elle trahit l’idéal masculin. C’est pourquoi tant de femmes ne se laissent aller à « être elles-mêmes » qu’en l’absence de leur mari.
  • A vingt ans, maîtresse d’un foyer, liée à jamais à un homme, un enfant dans les bras, voila sa vie finir pour toujours. Les vraies actions, le vrai travail sont l’apanage de l’homme : elle n’a que des occupations qui sont parfois harassantes mais qui ne la comblent jamais. (…) C’est très beau de s’oublier, encore faut-il savoir pour qui, pour quoi. Et le pire est que son dévouement même apparait comme importun.
  • C’est ce que comprend Nora (Une maison de poupée, Ibsen) quand elle décide qu’avant de pouvoir être une épouse et une mère, il lui faut d’abord devenir une personne.
  • En un sens le mystère de l’incarnation se répète en chaque femme ; tout enfant qui nait est un dieu qui se fait homme.
  • Il [le bébé] n’existerait pas sans elle [sa mère] et pourtant il lui échappe (…). Elle s’attendait à ce qu’il lui soit tout de suite familier, mais non, c’est un nouveau venu et elle est stupéfaite de l’indifférence avec laquelle elle l’a accueillie.
  • La maternité suffit en tout cas à combler une femme : il n’en est rien. Il y a quantité de mères malheureuses, aigries, insatisfaites. C’est effectivement par cette fonction que la femme s’accomplit totalement mais à condition qu’elle soit librement assumée et sincèrement voulue.
  • A travers les suffrages envieux ou admiratifs, la femme cherche une affirmation absolue de sa beauté, de son élégance, de son goût d’elle-même. Elle s’habille pour se montrer : elle se montre pour se faire être.
  • Le regard trop quotidien de son mari ne réussit plus à animer son image : elle a besoin que des yeux encore pleins de mystères la découvrent elle-même comme mystère. (…) Elle n’est désirable, aimable, que si on la désire, si on l’aime. Si elle s’accommode à peu près de son mariage, ce sont surtout des satisfactions de vanité qu’elle cherche auprès des autres hommes : elle les invite à participer au culte qu’elle se rend ; elle séduit, elle plait, contente de rêver à des amours défendues, de penser « si je voulais… ». Elle aime mieux charmer de nombreux adorateurs que de s’en attacher profondément aucun.
  • Une activité qui n’ouvre pas l’avenir retombe dans la vanité de l’immanence.
  • D’une manière générale, elles acceptent ce qui est. Un des traits qui la caractérisent, c’est la résignation. (…) Cette résignation engendre la patience que souvent on admire chez elles. Elles endurent beaucoup mieux que l’homme la souffrance physique, elles sont capables d’un courage stoïque quand les circonstances l’exigent : à défaut de l’audace agressive du mâle, beaucoup de femmes se distinguent par la calme ténacité de leur résistance passive (…). Chez une femme généreuse, la résignation prend la figure de l’indulgence : elle admet tout, elle ne condamne personne parce qu’elle estime que ni les gens ni les choses ne peuvent être différents de ce qu’ils sont.
  • Si elle apparait à l’homme comme un être tellement « physique » c’est que sa condition l’incite à attacher une extrême importance à son animalité.
  • Le mâle poursuit la chimère d’une compagne librement esclave : il veut qu’en lui cédant, elle cède à l’évidence d’un théorème ; mais elle sait qu’il a lui-même choisi les postulats auxquels s’accrochent ses vigoureuses déductions (…). Elle refuse de jouer le jeu parce qu’elle sait que les dés sont pipés.
  • L’amour n’est dans la vie de l’homme qu’une occupation tandis qu’il est la vie même de la femme.
  • Le bonheur de l’amoureuse, c’est d’être reconnue par l’homme aimé comme une partie de lui-même ; quand il dit « nous », elle est associée et identifiée à lui (…).
  • Elle se donne toute entière à lui : mais il faut qu’il soit tout entier disponible pour recevoir dignement ce don.
  • Elle n’est pas tout, elle n’est pas nécessaire : il lui suffit d’être utile ; une autre occuperait facilement sa place, elle se contente d’être celle qui est là. Elle reconnait sa servitude sans demander sa réciprocité.
  • Pour ne pas laisser sombrer dans le néant une vie intérieure qui ne sert à rien, pour s’affirmer contre le donné qu’elle subit dans la révolte, pour créer un monde autre que celui où elle ne réussit pas à s’atteindre, elle a besoin de s’exprimer.
  • Pour devenir un créateur, il ne suffit pas de se cultiver, c’est à dire d’intégrer à sa vie des spectacles, des connaissances : il faut que la culture soit appréhendée à travers le libre mouvement d’une transcendance.

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