Rallycross… ou petite histoire de persévérance

Petit changement d’univers : un texte court écrit en hommage à mon pilote de mari. Et aussi un clin d’oeil à tous ceux qui aiment la course automobile… et aux passionnés de tous poils !

seb 179

Il est au départ de la finale, en bonne position. Lorsque le feu passe au vert, il sait la victoire à portée de sa main. A force de faire ses essais sur ce circuit, il connaît la piste par cœur, sachant la courbe exacte avec laquelle il doit prendre chaque virage, retrouvant l’endroit précis où il doit lever le pied de l’accélérateur, celui où il rétrograde en faisant hurler les cylindres.

Il est dans son élément, maître de son véhicule, sinon du monde. Il va jusqu’au bout de ses possibilités pour améliorer ses performances. Même si cette course ne compte pas pour le championnat, il tient là l’occasion inespérée de faire son premier podium, sa première victoire, en pleine manche française du championnat du monde, devant 70 000 spectateurs.

Même si ce n’est que pour la gloire, il a rêvé de cette première place, chez lui, presque à la maison. La victoire dont il a besoin pour continuer à y croire. C’est l’avant-dernier tour, son pare-choc est dans celui du premier, qui mène la course depuis le début. Au virage précédent, il a failli passer. Il manque un cheveu : il met les gaz, concentré comme jamais, le souffle court.

Au prochain, c’est la bonne.

La voiture saute sur le vibreur en amorçant le parabolique, il redresse sans lâcher l’accélérateur, l’arrière glisse… Brusquement, le régime moteur se met à chuter. Sans raison. La voiture ralentit.

Il pousse un cri déchirant, comme un chien qui hurle à la mort en essayant tous les boutons du tableau de bord, sans comprendre ce qui se passe.

– Noooooon !

Lentement, l’auto s’arrête sur le bord de la piste alors que tous les autres entament le dernier tour de la finale. Via la radio, son copilote s’inquiète.

– Elle ne veut plus démarrer !

Il actionne le coupe-jus frénétiquement, torture son levier de vitesse, appuie sur le bouton de démarrage du moteur… Rien n’y fait, la voiture est muette.

– Voilà, c’est foutu, je le savais ! Je le savais !

Toute l’adrénaline de la course tombe d’un coup comme une chape de plomb sur ses épaules, tandis que sa poitrine s’abaisse et remonte à toute vitesse comme il reprend son souffle. En temps normal il aurait tapé sur le volant, jeté son casque et poussé une gueulante pour expurger sa déception. Mais là, c’est juste le vide qui l’envahit, immense comme les espoirs qu’il vient de perdre.

Dans son regard désemparé passe toute la détresse d’un homme qui, en une seconde, voit s’envoler, tous ses beaux rêves de victoire.

A l’avant-dernier tour. Dix mètres avant la ligne d’arrivée. Comme le pied de nez cynique d’une femme qui se refuse au dernier instant.

***

Le pilote est une race particulière de passionné. Hors de la piste, sa relation fusionnelle avec son auto ne s’arrête pas. Le lendemain, le nez dans son moteur, il s’arrache au temps. Après des heures ininterrompues de travail, il sent comme d’énormes limes lui passer à travers le corps. La sueur coule, se mélangeant à l’huile et à la graisse. Dans l’air flottent des relents d’huile de vidange. Il est épuisé, parvenu au stade somnambulesque, mais il s’est promis d’aligner son bolide au départ à la prochaine course !

Il aime s’occuper lui-même de sa voiture. Il vérifie tous les serrages, démonte, remonte, essaye de nouveaux réglages. Et quand quelque chose ne va pas, il ne laisse pas le travail à ses mécanos mais enfile aussi une cotte et ouvre le capot. Y compris la veille d’une course, quand le moteur déclare forfait sans crier gare. D’aucuns auraient abandonné, se laissant le temps de réparer l’auto pour le prochain meeting. Mais lui, tenace, ne renonce pas si facilement.

Parfois, couché sous le châssis surélevé par des chandelles, il tombe dans un étrange sommeil, les yeux grands ouverts. Au bout d’une seconde, ou peut-être deux, un outil qui tombe, un éclat de voix dans les environs le réveille en sursaut. L’acier semble prendre sa revanche, des pièces serrées des dizaines de fois claquent au dernier essai. Invariablement, lorsqu’il est prêt à remonter, quelque chose lâche, et tout est à refaire.

Les doigts engourdis du jeune pilote laissent tomber les ressorts, s’excitent sans résultat sur les écrous. Les outils disparaissent comme par magie, et il court, affolé, à la recherche du tournevis ou du cliquet fugueur, à la lumière du projecteur halogène. Il croit qu’il va devenir fou avant l’aube. Il oublie l’heure, le temps, le jour. Il n’y a plus que cette sacrée mécanique qu’il faut aligner au départ.

Enfin, il s’installe au volant, démarre. Comme un sorcier, penché sur cent cinquante kilos d’acier tournant à près de six mille tours-minute, il guette le moindre bruit suspect. Mélange magique d’air, d’essence et d’huile. Limite de la zone de sécurité, il ferme les yeux. Il accélère doucement. Le son grimpe. Odeur enivrante d’un moteur en pleine puissance. L’aiguille du compte-tours saute à sept mille tours/minute. Les sons changent encore, se radoucissent. Température 90°. Sept mille cinq cents tours, huit mille… Accélérer d’un coup sec, attendre, espérer.

Il relâche la pédale progressivement. Soupir de soulagement. Cette fois, ça tient.

Il coupe le contact et s’assoit dans le siège baquet. Ses mains caressent le volant sport et il sourit.

– Maintenant que tu es au point, ma mignonne, on va faire des prouesses tous les deux !

Il sourit encore, incline la tête contre le dossier, ferme les yeux et s’endort. Vaincu, mais vainqueur.

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