Visitez Paris au temps du « vent des Lumières »

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Une nouvelle couverture pour Le vent des Lumières !

En fin de semaine, je serai au salon Livre Paris (pour la première fois !), le 19 mars exactement. Je vais profiter de cette escapade pour retourner voir quelques lieux emblématiques de mon roman historique : Le vent des Lumières. Je vous propose aujourd’hui un petit tour dans le Paris d’Eléonore de Chaulanges, dans les années 1780-1789, avec en prime des extraits du roman.

L’hôtel de Béthune-Sully

Hotel de Béthune Sully Paris Centre des monuments nationaux

Aujourd’hui…

C’est aujourd’hui le Centre des monuments nationaux (l’établissement public qui gère tous les monuments nationaux : la Sainte-Chapelle, le Mont Saint-Michel, Notre-Dame de Paris…). C’est un hôtel particulier acquis par Maximilien de Béthune, duc de Sully, en 1634, après avoir supervisé les travaux d’aménagement de la place Royale, juste derrière (actuelle place des Vosges). Il ne se visite pas mais on peut traverser les jardins pendant les horaires d’ouverture du centre (9h-19h).

Dans Le vent des Lumières

La nuit fraîche d’août tombait sur Paris en l’enveloppant d’une brume surprenante. L’hôtel de Sully, assez vaste pour loger tout un régiment, n’était pas froid comme beaucoup de ses congénères. Ses murs épais, ses cheminées immenses, ses tentures colorées et ses tapis précieux calfeutraient les pièces en réchauffant l’atmosphère. Éléonore aimait cette maison. À Bordeaux, le souvenir de Flogeac hantait trop les murs et sa mémoire. Ici, elle était chez elle.

Elle traversait lentement les nombreuses pièces en raccompagnant Beaumarchais qui devait prendre congé. Il se faisait tard et on l’attendait pour souper. Sur le perron aux balustres ouvragés, l’écrivain se tourna vers la duchesse.

— Éléonore, promettez-moi une chose, dit-il gravement. N’appareillez pas pour les Antilles cette nuit.

— Enfin, Pierre-Augustin ! s’exclama la jeune femme en riant de bon cœur.

— Je ne plaisante pas, Éléonore. Allons, promettez !

— Mais pour qui me prenez-vous ? renchérit la jeune femme en fronçant les sourcils, voyant qu’il était sérieux.

— Pour Éléonore de Flogeac, justement ! murmura l’écrivain. Je vous connais assez pour savoir que vous en êtes capable…

La jeune femme garda le silence, à la fois touchée et fâchée de cette habitude qu’il avait de vouloir sans cesse la protéger.

— J’en aviserai au moins le roi avant… Je n’ai pas l’habitude de m’enfuir, moi.

— Ne vous vexez pas, ma mie, s’excusa Beaumarchais en portant sa main à ses lèvres. Je suis trop craintif, en vérité.

Cette fois, Éléonore partit d’un énorme rire qui retentit jusqu’aux écuries.

— Oh, vous, craintif ? Pierre-Augustin de Beaumarchais, craintif ? Mon Dieu, je voudrais que le monde entier nous entende à cet instant !

Et elle riait, elle riait à n’en plus finir, sous l’œil désarmé de l’écrivain, à la fois surpris, charmé et incapable de faire un geste. Cet air attendri alerta Éléonore qui s’arrêta en couvrant sa bouche de ses mains jointes, les yeux toujours rieurs.

— Pardon, Pierre-Augustin, je suis discourtoise…

— Non, non, ne vous excusez surtout pas ! rétorqua Beaumarchais en la serrant brusquement contre lui dans un élan de tendresse. C’est bon de vous voir rire… et tant pis si c’est de moi !

L’hôtel des ambassadeurs de Hollande

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Aujourd’hui…

L’hôtel Amelot de Bisseuil, souvent appelé « hôtel des ambassadeurs de Hollande » pour une raison pas vraiment déterminée, est l’antre de Beaumarchais, à quelques pas du précédent, au 47 rue Vieille-du-Temple.

C’est là que Beaumarchais installe, en 1776, les bureaux de sa société d’armement maritime « Rodrigue, Hortalez et Cie », avec laquelle il va fournir des munitions et des armes pour les Insurgents d’Amérique. C’est là aussi qu’il vivra pendant une dizaine d’année, avec sa compagne Thérèse de Willermawlaz et leur fille Eugénie. Il écrit à cet endroit le Mariage de Figaro et également son opéra Tarare.

Dans Le vent des Lumières

Pendant quelques jours, un curieux manège occupa l’hôtel des ambassadeurs de Hollande, rue Vieille-du-Temple, bureaux de Rodrigue Hortalez et Cie. On y voyait entrer et sortir Pierre-Augustin de Beaumarchais, comme au temps des premiers frets, les bras chargés, pressé, avec l’air affolé de quelqu’un qui n’a pas le temps.

Plus haut, dans les appartements de l’écrivain, une jeune femme se transformait peu à peu. Bientôt, Éléonore admira dans le miroir son double et mit quelques temps à se reconnaître. Ses cheveux mordorés, raccourcis de quelques centimètres, disparaissaient sous une perruque poudrée que surmontait un élégant tricorne. Son teint encore blanchi par du maquillage, les yeux noircis de khôl et les sourcils épaissis changeaient radicalement l’expression du visage en la rendant austère. Sanglée dans un justaucorps de Cour soutaché d’argent, Éléonore portait fièrement l’épée avec une raideur arrogante de gentilhomme. Satisfait, Beaumarchais tournait autour d’elle, en rectifiant un pli, une position. Il jubilait.

— Magnifique ! s’exclama-t-il. Vous faites un parfait homme de Cour…

— Ce n’est guère plus difficile que de carguer les voiles, rétorqua Éléonore en riant. Ce sera sans doute plus reposant, aussi…

Beaumarchais s’arrêta en la regardant droit dans les yeux.

— Votre timbre de voix est trop doux, ma chère, dit-il sévèrement. Ne me faites pas croire que vous causiez ainsi sans l’entrepont avec vos camarades gabiers. J’ai du mal à admettre que tout l’équipage se soit fait leurrer… Pas un, vraiment, n’a eu de soupçon ?

— J’étais un matelot plus vrai que nature, assura Éléonore en retrouvant sa voix de garçon. Vous auriez dû voir ça ! J’étais toujours la première en haut du mât de misaine…

L’hôtel Beaumarchais

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Aujourd’hui…

Ne le cherchez pas, il n’existe plus ! Son emplacement, au pied de la Bastille, a donné son nom au boulevard Beaumarchais qui le longe (le boulevard s’appelait Saint-Antoine jusqu’en 1831). Les bâtiments ont été détruits en 1826 et les terrains vendus par lots vingt ans plus tard.

Petite anecdote : la première fois que je suis allée à Paris, je ne savais pas que l’hôtel n’existait plus et j’ai cherché pendant un bout de temps où se trouvait se satané hôtel Beaumarchais !

Dans Le vent des Lumières

— Mon opéra… et ma future maison, reprit l’écrivain en se levant brusquement pour dérouler sous le regard émerveillé d’Éléonore un grand dessin d’architecte. J’ai acheté à la ville toute une portion de terrain près de la Bastille, d’environ un hectare, pour y faire construire une maison qui ne ressemblera pas plus aux autres maisons que le Mariage de Figaro ne ressemble aux autres comédies !

Éléonore éclata de rire. Le projet dessiné par l’architecte Lemoyne était magnifique… et effectivement hors du commun.

— Combien va vous coûter cette merveille ? s’enquit la jeune femme en détaillant l’esquisse.

— Hum… Le devis est chiffré à trois cent mille francs, répondit Beaumarchais à peine gêné par l’extravagance de la somme. Mais je veux une maison qu’on cite, je ne regarderai pas à la dépense ! Imaginez-vous à la hauteur de la rue du Pas-de-la-Mule, vous verriez un mur surmonté d’une terrasse plantée d’arbres, comme au jardin des Tuileries… À l’extrémité de cette terrasse apparaît au milieu des arbres un temple rond, recouvert d’un dôme, sur le dôme un petit globe terrestre portant cette inscription « orbi » et au-dessus une girouette en forme de grande plume dorée… Sur le fronton il y sera inscrit « à Voltaire » et au-dessous un vers de la Henriade : Il ôte aux nations le bandeau de l’erreur… Fabuleux, n’est-ce pas ?

— Je crois qu’en effet voilà une maison qui va vous ressembler ! Et ici, qu’est-ce que c’est ?

Elle désignait la cour sphérique dessinée à partir de la grille d’entrée et au centre de laquelle on voyait une sorte de rocher.

— La statue du Gladiateur ! répondit l’écrivain avec un grand sourire. D’un côté de la cour vous voyez la façade en hémicycle avec des arcades et des colonnes qui formeront un ensemble imposant et original. De l’autre nous aurons l’entrée du jardin, fermée par une grille élégante. Et ce jardin sera dessiné et aménagé de telle manière qu’il paraîtra beaucoup plus vaste qu’il ne l’est en réalité… Des pelouses, des massifs, des fleurs, les arbres les plus rares, de jolies fabriques disposées avec art, une pièce d’eau entourée d’ombrages sur laquelle vogueront des nacelles, et alimentée par une cascade tombant d’un rocher : partout des inventions plus ou moins singulières !

— Comme cet autre temple, ici, remarqua Éléonore. A qui est-il dédié ?

— A Bacchus… et il sera destiné aux collations. J’espère pouvoir vous y offrir très bientôt de délicieux repas à l’ombre des penseurs grecs et des arbres tutélaires…

Il termina en portant sa main à sa bouche avec une galanterie de théâtre. Éléonore sourit, le regard allant de son visage au plan étalé devant elle. Elle devinait que Beaumarchais préparait là une somptueuse et riante retraite pour ses vieux jours, sans craindre les envieux qui pourtant n’allaient cesser de le dénoncer, ignorant volontairement que cette richesse affichée n’était que le fruit de décennies de travail acharné.

Le théâtre de l’Odéon

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Photo Philippe Fourdan (source site Odéon Théâtre de l’Europe).

Aujourd’hui…

Inauguré en 1782, le théâtre de l’Odéon accueillait la troupe du Théâtre-Français (c’est-à-dire la Comédie Française). Il est situé tout près du palais du Luxembourg, domaine du comte de Provence, frère du roi Louis XVI que l’on appelle aussi Monsieur. Les Comédiens-Français resteront à l’Odéon jusqu’en 1793, date à laquelle la troupe est dispersée (elle sera reconstitué en 1799 à la salle Richelieu près du Palais-Royal). Aujourd’hui, l’Odéon-Théâtre de l’Europe est un théâtre national public.

Dans Le vent des Lumières

La cour de la Comédie-Française ne désemplissait pas depuis l’aube, bien que la vente des billets n’ait lieu qu’à partir de quatre heures de l’après-midi. La foule s’étendait jusqu’à l’enceinte des jardins du Luxembourg et bouchait la rue qui rejoignait la Seine1. Paris semblait en émeute : personne ne voulait manquer la première représentation publique de La Folle Journée ou le Mariage de Figaro en ce mardi 27 avril 1784.

Les grandes dames avaient dépêché leur valet de pied depuis onze heures du matin pour prendre les billets. L’avare Mme de Talleyrand avait même payé triple loge… Plus de trois cents personnes dînaient maintenant sur place, tant bien que mal, pour ne pas perdre le fauteuil si durement acquis.

Lorsque la duchesse de Flogeac arriva, vers les cinq heures, elle constata que Beaumarchais pouvait déjà savourer son succès. Il y avait là un brillant cordon de premières loges : la princesse de Lamballe, la princesse de Chimay, Mme de Laascuse, la marquise d’Andlau, Mme de Châlons, Anne de Balbi, maîtresse de Monsieur, Mme de Simiane, Mme de La Châtre… Elle vit aussi Charles du Paty, qui fondit sur elle comme un aigle en chasse, avec son ineffable sourire.

— Ma bonne amie, quel plaisir de vous revoir ! s’exclama-t-il.

— Monsieur du Paty, tout le plaisir est pour moi, fit Éléonore en lui présentant sa main. Qui donc est cette gracieuse personne que vous chaperonnez avec tant d’importance ?

Elle désignait du regard une jeune fille au corps droit, élancé, de jolie taille, qui se tenait en retrait du parlementaire avec l’élégance naturelle des belles aristocrates mais sans mollesse ni fragilité.

— Ah, madame, c’est ma nièce, répondit-il en la faisant passer devant lui. Sophie de Grouchy, Éléonore de Flogeac.

La jeune fille lui fit une petite révérence et la duchesse sourit, charmée par l’audace des yeux vert émeraude et la fraîcheur des joues rondes.

— Monsieur votre oncle ne tarit pas d’éloges sur vous, mademoiselle. Je serai heureuse de vous accueillir chez moi, quand vous le souhaiterez…

— C’est que je ne reste pas à Paris, madame, répliqua Sophie avec un beau sourire. Je dois entrer au chapitre noble de Neuville-en-Bresse après l’été.

— Oh, quel dommage, lâcha Éléonore.

— C’est le meilleur moyen pour m’assurer une dot, selon mon père, confia la demoiselle. Je redoute de m’y ennuyer, ce doit être monotone… La discipline n’y est pas très stricte mais j’ai peur de ne parler qu’avec des femmes… et d’aliéner ma liberté !

— Ne vous inquiétez pas, assura Éléonore, conquise par ce bon sens et cette fraîcheur qu’elle dégageait. Je suis sûre que monsieur du Paty veillera à ce qu’on ne vous gâte pas l’esprit chez les chanoinesses ! En tous cas, n’hésitez pas à venir me visiter dès qu’on vous aura libérée de Neuville, mademoiselle. Vous serez toujours la bienvenue.

— Allons-y, Sophie, intervint du Paty. Nos places nous attendent. À bientôt, chère amie…

Éléonore hocha la tête et rassembla ses lourdes jupes de soie pour se faire conduire jusqu’à Beaumarchais qui se cachait dans une loge grillagée depuis laquelle il pouvait discrètement mesurer l’étendue de son triomphe. Il accueillit la duchesse avec un franc sourire et la prit dans ses bras, ému comme un jeune premier.

— Ah, Éléonore, si vous saviez à quel point je suis heureux ! Regardez, regardez tout ce monde venu voir mon Figaro !

— Pourquoi vous être soustrait aux regards de la foule ? s’exclama la jeune femme. Tous ces gens ne rêvent que de vous féliciter avant même d’avoir vu la pièce !

— Ma foi… Je crains que le public ne tourne mal et ne prenne le texte comme il le faudrait.

— Voyez vous-même, Augustin, fit Éléonore en désignant la salle archi-comble. Vous avez tort d’avoir peur : vous avez déjà gagné !

L’auteur sourit en regardant le parterre, pour une fois garni de banquettes ; les loges craquaient. Le théâtre avait profité de l’occasion pour doubler le prix des places. Malgré cela, on jouerait à guichets fermés.

1 Les Comédiens-Français s’étaient installés depuis 1782 dans l’actuelle salle de l’Odéon. Ils y resteront jusqu’en 1799.

Voilà, ce petit tour au XVIIIème siècle est terminé, j’espère qu’il vous a plu et vous donnera envie, lors de votre prochain passage à Paris, d’aller flâner du côté de ces beaux bâtiments… N’oubliez pas de vous abonner si vous voulez ne rien rater de mon actualité !

 

 

 

 

 

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