Un texte inédit pour les abonnés

Comme je l’avais annoncé début décembre, j’ai mis en place une lettre d’informations pour vous tenir au courant de mon actualité mais aussi pour vous faire des petits cadeaux, en privilégiés que vous êtes…

Les abonnés peuvent donc avoir accès, en cadeau de bienvenue, au fichier numérique (format ePub ou mobi/Kindle) d’une nouvelle inédite : La dernière mi-temps.

couverture la dernière mi-temps nouvelle Lynda Guillemaud

Il s’agit d’un texte que je qualifie « de jeunesse » car il a été écrit dans les années 90. C’est une histoire de passage à l’âge adulte, une histoire d’amour, d’amitié mais aussi une réflexion sur la passion, pas amoureuse dans ce cas-là, mais plutôt la passion pour un sport (ici, le foot, en l’occurrence).

Trop court pour être un roman, j’ai réorganisé le texte original pour le densifier un peu mais sans retoucher l’écriture. En effet, j’avais posté ce texte il y a quelques années sur un forum de lecteurs/auteurs et les retours soulignaient la fraîcheur du texte

J’offre donc gratuitement cet ebook aux abonnés de la liste (ceux qui sont déjà abonnés vont recevoir le lien de téléchargement dans la lettre de décembre qui part demain). Pour vous abonner, c’est ici !

Et pour vous mettre l’eau à la bouche, voici le prologue.

Prologue

Thomas Shefferson retomba lourdement sur la pelouse de la surface de réparation sans lâcher le ballon qu’il venait d’intercepter. Une douleur insupportable déchirait sa cheville gauche et il s’effondra sur les genoux, le visage tordu par une grimace de souffrance.

Le jour tombait sur le stade et les projecteurs allumés lançaient de grandes ombres sur le terrain. L’air ambiant, plutôt frais, se réchauffait au contact de la foule des supporters, venus nombreux pour assister au match.

La dernière journée du Championnat de France de première division se terminait. Thomas releva la tête vers le chrono du panneau lumineux.

Deux minutes. Il fallait tenir encore deux minutes.

Il poussa le ballon vers Nicolas, le capitaine qui arrivait vers lui pour remonter le ballon en contre-attaque.

– Va marquer ce putain de but ! cria Thomas.

– Mais toi ? demanda Nicolas.

– Laisse tomber ! répliqua le gardien avec un sourire qui ressemblait plutôt à une grimace. J’vais bien survivre deux minutes…

Tout s’était passé en quelques secondes. Nicolas s’éloigna balle au pied en jetant un coup d’œil à l’entraîneur qui valida l’option par un hochement de tête. Ils savaient tous les deux qu’il était inutile d’essayer de discuter avec Thomas lorsqu’il avait décidé de rester sur le terrain. De toutes façons, Nicolas menait sans doute la dernière action du match.

Tandis que l’équipe adverse se repliait en défense en catastrophe, Thomas s’aida du poteau de buts pour se relever lentement, sans peser sur sa cheville douloureuse.

Une grande clameur envahit soudain le stade et Thomas releva la tête : Nicolas venait de marquer. Le jeune gardien voulut sourire, mais sa vue se brouilla et il s’écroula de nouveau sur la pelouse, sans connaissance.

***

Une demi-heure après sa sortie du bloc opératoire, Thomas n’avait toujours pas repris conscience. Auprès de lui, Frédérik Austermann, son mentor et entraîneur personnel à l’occasion, guettait son réveil avec anxiété.

Thomas avait été évacué en toute urgence dès la fin du match et son médecin habituel, traumatologue renommé qui le connaissait bien, était arrivé toutes affaires cessantes. Car ce n’était pas la première fois qu’il se retrouvait à l’hôpital.

En vérité, depuis le jour où Frédérik avait découvert chez le jeune garçon des qualités mentales et physiques idéales pour en faire un grand gardien de buts, pas une saison ne s’était déroulée sans qu’il y passe un moment. La réputation de Thomas Shefferson dans les compétitions des moins de quinze ans avait traversé la Manche bien avant lui. Lorsque Frédérik sollicita son inscription dans l’un des meilleurs centre de formation au football professionnel de France, les tests sportifs ne furent qu’une formalité pour le jeune Irlandais.

C’est là qu’il avait fait la connaissance de Nicolas Mercier, à peu près du même âge que lui, capitaine et avant-centre de l’équipe qui jouait tout en finesse et en vivacité. Ses interventions étaient nettes, précises, sans bavures. Nicolas avait tout de suite apprécié le jeu subtil du nouveau gardien, ses prises de balles parfaites et ses réflexes à toute épreuve. Thomas possédait une concentration, un contrôle de soi et une endurance psychologique qui le rendaient inébranlable. A la fois solitaire et arrogant, Thomas cachait en fait sous cette cuirasse une sensibilité peu commune qu’on eut pu prendre pour de l’amour-propre.

Nicolas avait très bien compris cela, et très vite, les deux garçons étaient devenus les meilleurs amis du monde. A eux deux, ils formaient la colonne vertébrale de l’équipe des moins de dix-sept ans. Pourtant, tout les différenciait. Nicolas était devenu capitaine presque naturellement : il gérait l’équipe avec beaucoup d’humour et une ouverture d’esprit qui lui valait le respect. Thomas, plus fier, presque intouchable, était le plus expérimenté de tous. Fin stratège et joueur polyvalent, il insufflait sa combativité au groupe, tout en restant très secret, énigmatique.

Cela n’avait pas été une mince affaire, pourtant, de canaliser cette tête de mule de Thomas. Dès le début, son orgueil et son amour-propre avaient fait craindre le pire aux responsables du centre de formation. Incontrôlable, Thomas ne tenait compte que des règles qu’il se fixait lui-même. Et surtout, il ne supportait pas qu’on puisse remettre en cause ses capacités. Mais s’il ne tolérait pas les critiques injustifiées, il se révélait par contre élève attentif et consciencieux jusqu’à l’exagération, prêt à travailler dur et à donner tout ce qu’il avait pour être le meilleur.

Le visage légèrement ridé de Frédérik trahissait son inquiétude. Tendu, il guettait un mouvement signalant que Thomas se réveillait. C’était la première fois qu’il subissait une opération de cette importance, et l’état de fatigue dans lequel il se trouvait n’améliorait rien. Mais l’opérer en urgence restait la seule solution pour espérer sauver sa cheville.

Un frémissement imperceptible crispa les traits de Thomas. Il avait bougé et ses lèvres closes s’entrouvraient, expulsant un souffle plus appuyé, presque un soupir. Il remua faiblement et ses paupières papillonnèrent. Frédérik attendait son premier regard.

Déjà, il fut rassuré. Les yeux ouverts, Thomas quittait son apparente faiblesse. Malgré les brumes de son inconscience, son regard vert retrouva rapidement son expression vigoureuse et rusée.

– Comment te sens-tu ? demanda Frédérik en retrouvant un semblant de sourire.

– Pas très solide.

Il se frotta les yeux longuement, puis se redressa vivement, comme s’il se souvenait brusquement de quelque chose.

– Et le match ! Est-ce qu’on a gagné ?

– Bien entendu ! confirma l’Allemand. Nicolas a marqué juste avant que tu ne tombes dans les pommes. L’équipe termine troisième du championnat et sera donc européenne la saison prochaine…

– Bon sang ! gémit le jeune gardien en passant sa main sur son front. Et dire que j’ai manqué ça !

– Mais tu as ta part dans la victoire, répliqua Frédérik. Tu vas encore faire la une des journaux…

Thomas sourit faiblement en se renfonçant dans ses oreillers. Il commençait tout juste à se faire à sa nouvelle notoriété, acquise dès son premier match avec les professionnels de l’équipe première, durant la onzième journée de championnat. Après trois buts encaissés par le gardien qui remplaçait le titulaire blessé, l’entraîneur avait appelé Thomas à la rescousse. Il avait réalisé une étonnante prestation tout au long de la deuxième mi-temps, stoppant des tirs catapultés par des joueurs internationaux expérimentés, et tout cela alors qu’il n’avait pas dix-huit ans. Aussitôt, les journaux l’avaient qualifié de « phénomène », de « prodige », en lui promettant déjà un bel avenir en professionnelle. Thomas fut titularisé dès la quinzième journée et devint ainsi le gardien le plus jeune du championnat. Nicolas avait intégré l’équipe première quelques temps après lui.

– Alors, enfin réveillé ? lança une voix depuis la porte de la chambre. Bonjour, Thomas.

Le docteur Jean-Louis Florentin, spécialiste en médecine sportive et en traumatologie, travaillait aussi au centre de formation dont il dirigeait l’équipe médicale. Les cheveux gris, coupés très courts, dégageaient la ligne pure du front, ainsi que les traits abrupts du visage, adoucis par un sourire généreux.

Thomas appréciait Florentin pour sa franchise : jamais, même dans le pire des cas, il ne cachait son diagnostic aux joueurs. Et Thomas aimait particulièrement savoir à quoi s’en tenir.

Le docteur contrôla son pouls, sa tension, nota quelques chiffres sur la feuille de suivi, puis releva la tête. Son regard fut emprisonné par celui de Thomas, inquisiteur. Il sut que c’était le moment. Florentin poussa un soupir, puis se lança.

– OK, dit-il en reposant ses feuilles, l’air résigné. Ce n’est pas facile à dire, mais il faut avouer que la cheville était dans un sale état. Les radios ont révélé des lésions importantes au niveau de l’articulation. La malléole externe était fracturée et le ligament latéral interne rompu. C’est pour ces raisons que nous avons opéré par ostéosynthèse en urgence. Enfin, il serait plus juste de dire qu’on a essayé de limiter les dégâts. Le résultat est loin d’être acquis. Il faudra plusieurs mois pour guérir la fracture. Quant aux ligaments, étant donné ton passif au niveau des chevilles, il y a des risques d’atrophie…

– Ce qui veut dire ? demanda Frédérik en devinant la réponse.

– Ce qui veut dire que je ne suis pas très optimiste, avoua Florentin en hésitant légèrement, guettant les réactions de Thomas. Même si tu retrouves l’usage complet de la cheville, ce qui n’est pas gagné d’avance, il faudra éviter tout effort intense.

– Soyez plus clair, docteur Florentin, marmonna sombrement Thomas sans le regarder.

– En clair, ça veut dire que le sport de haut niveau est désormais tout à fait contre-indiqué…

Thomas renversa la tête en arrière et ferma les yeux douloureusement.

Et voilà, c’était fini.

Jamais plus il ne jouerait de match de compétition. Jamais il ne deviendrait joueur professionnel. Au seuil de ses dix-neuf ans, Thomas Shefferson devait arrêter sa carrière surprenante alors qu’elle avait à peine commencé.

Depuis son plus jeune âge, sa vie s’était résumée au football. Son ascension fulgurante lui avait valu cette réputation d’invincibilité dont il était si fier. En vérité, il n’avait eu qu’un seul point faible, cette passion inébranlable qui le poussait à aller toujours plus loin, au-delà de ses limites, au mépris de toute prudence.

C’était peut-être ça qui l’avait perdu.

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16h – Clémence

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Tout ce qui l’intéressait, c’était de LA revoir. Une fois, juste une.

Cela faisait trois jours qu’on lui demandait de se justifier pour quelque chose qu’il avait fait sans réfléchir. Il savait de toutes façons qu’il n’avait aucune excuse. Comment expliquer à des gens biens portants qu’il avait tiré une balle sur son meilleur ami parce qu’il avait eu la mauvaise idée de dire qu’il trouvait sa copine très à son goût ?

Paul savait bien que François ne tenterait jamais rien avec Clémence. Mais voila, Paul était jaloux. Alors oui, il avait tiré. Oui, il l’avait fait de sang-froid. Non il ne regrettait pas. A quoi ça sert de regretter ? Cela ne ferait pas revenir François. Ni Clémence. Horrifiée, elle avait pris ses jambes à son cou en découvrant les faits.

Alors Paul n’avait plus rien à perdre, il avait déjà tout perdu. Il savait que tout était perdu. Tout ce qui l’intéressait dans ce procès, c’était qu’il allait revoir Clémence. C’était marqué sur la feuille : « 16h – Témoignage de Clémence Feildent ».

La pendule de la grande cour d’assises de Tours marquait 15h38. Il faisait une chaleur terrible, suffocante. La salle n’était même pas pleine. Assis dans le boxe des accusés, Paul observait ce qui l’entourait avec un flegme deroutant pour le public présent. Et plus l’heure avançait et plus il paraissait absent. Affable, il répondait aux questions en donnant du « Monsieur le président » sans une once d’ironie.

15h47. Déjà, il n’était plus là. La cour n’était plus qu’un halo vague, un brouhaha de respirations et de chuchotements informes. Paul sentait la sueur commencer à rouler sur sa nuque, dans son dos. Quelque chose bourdonnait à ses oreilles, de plus en plus sourd, de plus en plus prégnant. Paul se trémoussa un peu sur son banc, pour chasser le malaise qui le prenait. Lui qu’on considérait d’ordinaire comme un gros dur, se sentait faible comme un bébé. Il n’écoutait plus les avocats, le procureur, le président. Les yeux rivés sur sa feuille, il ne voyait plus que « 16h – Clémence ».

Le procureur lui posa une question ; Paul répondit au hasard – oui. Peut-être que c’était non. Il n’avait pas écouté. La grande aiguille de l’horloge avait sauté sur le douze. Il était seize heures. Une goutte de sueur tomba de son front sur sa feuille, auréolant « Clémence » d’un cercle liquide étoilé, comme une larme. Dans le boxe des accusés, on ne voyait presque plus Paul, qui s’affaissait, vouté, comme sous le poids d’une terrible charge.

« Faites entrer mademoiselle Clémence Feildent. »

Paul sursauta et leva la tête, transfiguré. Clémence avança jusqu’à la barre, les yeux baissés, magnifiquement belle, émouvante, adorable. Elle prêta serment avec sa voix cristalline. Paul la dévorait des yeux. Plus rien n’existait autour de lui, sauf elle. Si seulement elle pouvait lui accorder un regard !

Paul avait de plus en plus chaud mais un frisson le parcourait en même temps. C’était insupportable et délicieux.

Le témoignage de Clémence touchait à sa fin, Paul ne l’avait pas quittée des yeux. Enfin, elle tourna la tête vers lui et le coeur de Paul flamba. Il sourit, malgré les larmes contenues dans les yeux de Clémence. Elle était belle. Autour d’eux, la salle n’existait plus. Tout était blanc.

« Pourquoi as-tu fait ça, Paul ? demanda la voix de Clémence, sans bouger les lèvres.
– Je ne sais pas, répondit Paul de la même façon. Tout ce que je sais, c’est que je t’aime. »

Aucune parole ne fut entendue ce jour-là par l’assemblée. C’était comme si Paul et Clémence avaient communiqué par télépathie.

« Je t’aime, Clémence, répéta Paul.
– Je t’aime aussi. Adieu. »

Paul sourit encore et hocha la tête. Clémence tourna les talons, salua la cour et quitta la salle. Dans le boxe des accusés, un grand bruit se fit entendre.

Paul venait de s’écrouler, sans connaissance. Son coeur s’arrêta de battre à 16h57. La lourde porte de chêne venait de se refermer derrière Clémence.

Il n’y eu pas de condamnation à l’issue du procès, ce jeudi 14 février, jour de la Saint-Valentin.

Livres d’heures amouheureuses

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Matines (de minuit à 3h)

Elle dort encore, dans la pénombre tiède de son lit. Elle se fait belle, habillée d’un sommeil sans nuages et sans rêves. La brise nocturne apaise les crissements des grillons cachés dans la pelouse à peine éclairée par la lune et glisse sur les courbes pâles de son corps alangui encore enveloppé de la chaleur moite de l’orage. Il va pleuvoir.

Elle se retourne dans son sommeil, soupire, comme un soupir de contentement, un bien-être indicible. Elle commence à rêver… ou plutôt le rêve commence à s’insinuer en elle comme la fraîcheur de l’aube commence à poindre.

Laudes (de 3h à 6h)

Elle se réveille presque naturellement, sans artifice. C’est l’heure de partir ? Non, pas encore. Patienter encore. Allongée sur le dos, elle se recouvre d’un drap oublié comme pour se soustraire aux yeux de la nuit indiscrète. Elle rêve les yeux ouverts, entend déjà la mer, le vent… Tout est dans sa tête. Sur son chevet, l’horloge égrène méthodiquement le temps avec la tranquillité immuable des machines qui n’ont que ça à faire : compter le temps qui passe. La brise s’est raffermie, les rideaux s’envolent. Elle se lève pour fermer la fenêtre et descend prendre un café.

La maison silencieuse accompagne chacun de ses gestes. Son sac léger l’attend déjà en bas, dans la cuisine – elle a besoin de peu, pour deux jours. Elle a déjà l’essentiel. Le café chaud lui fait du bien. Le miroir lui renvoie l’image encore endormie de son visage que l’air frais avivera, tout à l’heure. Elle sourit à son reflet ; quoiqu’il arrive, elle lui sera belle.

Cette fois, c’est l’heure. Elle démarre sa voiture et s’en va vers l’horizon d’où émerge le jour, tout au bout de l’est. Il l’attend comme convenu sur le bord de la route, cette route qui est presque devenue la leur. Il s’installe, sourit, l’embrasse. La serre dans ses bras, juste pour s’assurer qu’il ne rêve pas.

Prime (de 6h à 9h)

La route est longue jusqu’aux confins des rêves… Ils s’arrêtent boire un café, ensemble cette fois, savourant la présence de l’autre qui les réchauffe autant que le breuvage noir brûlant. Le monde leur appartient. Le jour commence franchement à se lever, retardataire sur les amouheureux en escapade, et habille le ciel d’indigo, de rose feu et d’orangé. A l’ouest, la nuit se réfugie derrière l’horizon en bougonnant.

Le soleil apparaît de derrière un nuage lorsqu’ils embarquent sur le bateau. Lorsque le matelot jette l’amarre, elle se mord la lèvre : voilà, ils ont quitté la terre pour de bon, cette fois.

Tierce (de 9h à 12h)

Sur le quai du port, ils restent immobiles un long moment, comme pour s’imprégner tout à fait de l’île. Prendre un chemin… au hasard qui n’existe pas : ils se retrouvent sur la route de la chambre d’hôte. Ils posent les bagages, dernier fil de leur autre vie, avant de retourner sur les chemins entremêlés. Ils suivent les sentiers, avancent, tournent en rond, s’arrêtent là où l’endroit parlent à leurs sens : un rocher, un arbre, une crique, une chapelle, un phare…

Leurs mains ne se quittent plus, leurs sourires chantent le bonheur, leurs yeux illuminent le soleil. La mer les regarde, enfantins, essentiels, et célèbre leur évidence.

Sexte (de 12h à 15h)

Ils déjeunent à la terrasse d’un restaurant charmant, fleuri. Il s’offre aux caresses de ses mains comme au soleil, les yeux fermés, abandonné à son hommage. Elle sourit en le regardant, elle pourrait écrire des mots sur ses traits. Ils ont faim, ou peut-être est-ce un alibi pour avoir le droit de rester lézarder impunément à cet endroit. De loin, la mer berce le repas.

Leurs peaux appellent la somnolence des siestes partagées : ils s’enfuient vers un coin d’île perdu au-delà des dernières maisons. Une plage accueille leur demi-sommeil, demi-rêve, demi-promenade… Ne rien faire, juste être dans les bras de l’autre, près du cœur, se sentir, se ressentir, s’écouter, s’entendre, se toucher. Jouir d’une présence et aimer le bonheur d’être heureux.

None (de 15h à 18h)

Leur pérégrination impromptue rencontre tout ce que la Création a mis sur terre : des fleurs, des pierres, des vagues, des odeurs, des maisons, des gens, des baisers, des paroles, des oiseaux, des regards, des envies, des caresses. Ils découvrent tout avec des yeux différents, neufs, renouvelés, s’émerveillant de voir à deux ce qu’ils n’auraient pas vu seuls.

Vêpres (de 18h à 21h)

D’habitude, c’est l’heure des cornes de brume. Celle du bateau n’est pas pour eux, cette fois. Sur le port, ils regardent la dernière liaison vers le continent s’en aller, les laissant pour une fois vivre encore un peu ensemble. Ce soir, ce n’est pas l’heure. Le temps les oublie, l’espace d’un moment. Ils sourient, trinquent à des futilités, rient de leur liberté accordée.

Ils ont une éternité de quelques heures devant eux et le monde leur appartient encore.

Complies (de 21h à minuit)

Le soleil se couche lentement, accompagnant les bruits qui s’apaisent. La chaleur enrobe encore leurs gestes, le jour s’éternise lui aussi, comme s’il voulait les accompagner jusqu’à la fin des heures. Le crépuscule habille toutes les silhouettes de noir sur fond de ciel violacé. La mer se bleute, de plus en plus foncée. La fraîcheur s’immisce mais ils n’ont pas envie de rentrer – pas encore.

Les grillons commencent à crisser, la nuit avance, les enveloppe de ses bras complices. Sur la plage, les vagues clapotantes ne leur font pas peur. Quand la lune se lève, la mer veille sur le sommeil réparateur des corps épuisés de caresses.

Au plus noir de la nuit, ils se réchaufferont dans la moiteur de la chambre aux volets bleus.

Nuit de noce

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Exercice d’écriture écrit à deux mains, comme ça par Lui, comme ça par Elle…

La solitude ne gâte rien, surtout pas dans un train, elle protège comme un halo lumineux ; l’habitude d’être seul produit une aura spéciale qui tient les autres à distance. Le secret c’est cette distance, un regard sur moi et l’autre est projeté au loin. Là, à cette distance, je peux l’observer à loisirs, le détailler, le classer dans un coin de ma mémoire. J’ai une galerie de personnages qui meublent ainsi ma solitude sans jamais la déranger. Un luxe, lorsque je vois l’entêtement des gens à se rencontrer, aujourd’hui.

Elle est assise là, depuis une heure. Le train la berce de ses « ta-ta-tin » rythmés ; le wagon glisse plus qu’il ne roule sur les rails. Le front sur le carreau, la buée qui trouble la fenêtre… elle est au bord du sommeil.

Je la regarde dormir, profondément engoncée dans sa veste de marin. J’essaye de bien la détailler pour la garder en mémoire, la souvenir au moment où son image sera pour moi un besoin absolu.

Les voyages en train l’ont toujours effrayée ; elle y est trop seule, trop ailleurs, trop vulnérable. Elle est la proie des regards, des contrôleurs, des autres voyageurs et elle voudrait s’enfermer dans une bulle pour y voyager avec elle-même, seulement elle-même. Alors, elle ferme les yeux pour évacuer tout ce qui n’est pas elle. On croira qu’elle dort, comme ça.

Je reprends mon livre, un pli soucieux sur son front lisse a marqué comme une absence du sommeil, un leurre pour m’échapper alors même que je ne chasse pas. Jamais. Je ne fais que regarder le monde sans jamais le rencontrer ; surtout ne pas le toucher, rester en dehors. La pluie bat la vitre et laisse des traces mouillées sur la buée des vitres.

Elle sent qu’il la regarde ; c’est insupportable et doux à la fois. Ce n’est pas un regard inquisiteur, mais une caresse qui l’enveloppe, s’attarde sur des détails dont elle n’a même pas conscience.

Maintenant, elle a ouvert les yeux, enfin je le crois, je n’arrive plus à lire, n’ai de cesse de la saisir tout entière. Un trouble me saisit, mes yeux ne regardent plus rien, ma vue se brouille. Quelque chose d’autre en moi la regarde et je ne sais quoi. Une sensation remonte, de loin. J’ai envie de pleurer. Un souvenir, pas de ceux que l’on invoque, non plutôt le seul que je me refuse toujours revient et il revient avec et par elle.

Elle a juste entrouvert les paupières, juste pour vérifier qu’il la regarde encore. Ces yeux sont des mains, tout à coup, elle les sent qui se posent, sur ses cheveux, ses joues, son oreille. Ne pas bouger, surtout ne pas bouger ! Elle n’a plus peur, brusquement. Elle voudrait quitter sa vie froide comme le carreau qui réfrigère son front pour se nicher dans ce coeur-là qui appelle au secours.

Je ne comprends rien, je sens la sueur salée piquer mes yeux, qui me fait pleurer. Je tremble, mon livre tombe à ses pieds. Je suis statufié, impossible de le ramasser… Je ne suis pas immobile, au contraire tout mon corps s’agite malgré moi face à elle, elle qui me regarde à présent. Mon bras se tend vers le livre, mais au moment où je fais le geste, en pleine inconscience, je vois mon bras se tendre en réalité vers son visage, non pas malgré moi mais bien contre ma volonté propre.

Le bruit de son livre qu’il ne lisait plus retentit dans son demi-sommeil et elle sursaute, ouvre les yeux. Elle l’envisage, à présent, sans fard, elle le regarde avec une hardiesse qui l’étonne elle-même.

Ma main s’arrête à un centimètre de son visage, étonnée d’être là, elle continue finalement et, maladroitement, se pose sur la joue. J’arrête tout. Je reste dans le regard. Mais rien à faire, ma main presse sa joue, désobéit, elle vit en dehors de moi et guide ma pensée vers ce corps qui à présent se découpe nettement sur la banquette.

Sa main est sur sa joue, pas entreprenante, mais presque involontaire. Cette fois, elle le regarde, s’accroche à son regard qui s’excuse de sa main. Il a l’air perdu. Emouvant. Elle sent qu’elle va craquer. Et qu’elle ne fera rien pour y résister.

Je ne contrôle plus rien, elle en face ne dit rien, pas de mots pour le protéger. Mon autre main s’avance, saisit son visage ; les deux mains semblent tenir une vasque, lentement elle rapproche son visage du mien. Mais ce ne sont pas mes mains mais bien ma tête qui bascule vers elle, vers sa bouche. Sa bouche, c’est la seule idée qui me reste, sa bouche, l’ouverture vers un monde clos.

Si elle ferme les yeux, elle est perdue.

Alors je l’ai vue fermer les yeux.

(Dédiée à Thibaud, mon « autre main »)

Retrouvailles

Stupidement, elle est arrivée en avance. Un bon quart d’heure, au moins. Elle s’installe à la terrasse du café convenu, commande une pression et pose ses pieds sur la chaise d’en face. Il fait un peu frais, juste le temps d’un beau mois d’octobre et elle ferme les yeux en renversant la tête en arrière pour profiter d’un dernier rayon de soleil.

Elle guette le carrefour, le parking d’en face, sans en avoir l’air, des fois qu’il serait en avance lui aussi, puis elle rit de sa propre fébrilité. Son cœur bat comme si c’était leur premier rendez-vous.

Quand elle l’a appelé, deux jours plus tôt, elle ne pensait pas qu’il aurait enfin accepté de venir. Depuis le temps qu’ils ne s’étaient pas vus, est-ce que quelque chose s’était cassé entre eux ? D’habitude, il se défilait toujours lorsqu’il s’agissait de se voir. Et là non. Et depuis deux jours, elle n’arrêtait pas de penser à lui.

Le ballet des voitures aux feux tricolores ne s’interrompt jamais et la berce d’un roucoulement poussif. Il a dix minutes de retard déjà. Puis son regard identifie soudain une silhouette avec un-air-de-déjà-vu. Elle ne distingue pas encore ses traits, mais elle sait déjà que c’est lui. Son cœur fait un bond dans sa poitrine, cette fois, mais elle ne bouge pas. Elle se donne le temps de l’observer à son aise tandis qu’il approche. Il a toujours cette démarche ample et nonchalante, toujours la même silhouette sèche et nerveuse, toujours ce demi-sourire qui hésite au coin des lèvres, toujours ses yeux brillants pleins de bonheur lorsque leurs regards se croisent.

Elle sourit, ne bouge toujours pas et attend qu’il arrive à sa table sans cesser de le détailler. Il l’a vue, lui aussi. Les autos continuent leur raffut mais maintenant ils sont seuls au monde. Son cœur bat encore plus vite, elle est heureuse. Enfin, elle se lève pour l’accueillir.

Elle aurait voulu se jeter dans ses bras mais elle a trop de pudeur pour se laisser aller à de telles effusions. Elle est bouleversée de le savoir si changé et si égal à ce qu’il a toujours été. Son cœur n’en pense pas moins quand elle l’embrasse – sur les deux joues. Elle s’autorise à passer sa main sur son épaule pour le presser contre elle. C’est déjà bien.

Il propose de passer à l’intérieur parce qu’il est enrhumé, elle le charrie gentiment mais le laisse choisir une table. Avec des banquettes, comme autrefois au Café de la Paix. Elle abandonne sa bière qui est finie et puisqu’il est l’heure et qu’ils sont fous, ils commandent un apéritif.

Ils ont juste échangé des platitudes, ça-va-bien-et-toi ? mais pour l’instant ça lui suffit. Elle est simplement contente de réentendre sa voix, de retrouver ce rire spontané et cette lueur dans les yeux quand il la regarde. Sa façon de la dévisager la gêne terriblement, comme elle l’a toujours gênée, en même temps que cela la flattait. Elle a toujours l’impression qu’il lit ses pensées et ses émotions au fond de ses prunelles. Alors elle évite de le regarder dans les yeux, la plupart du temps. Pourtant, ce n’est pas un regard de désir ou de convoitise qu’il pose sur elle, mais seulement le regard comblé de quelqu’un qui ressort un vieux tableau et y retrouve tous ces petits détails qui l’avaient autrefois charmé.

Elle fixe le fond de son verre en caressant les parois embuées, comme à chaque fois qu’elle veut masquer son trouble. Elle n’a jamais été douée pour la conversation à bâtons rompus et avec lui encore moins. Alors, elle se tait, elle savoure ce silence, les paupières à demi-fermées, goûte la caresse de ses yeux dont elle sait qu’ils la regardent encore.

– Tu n’as pas changé, t’es toujours aussi belle.

Elle sentait qu’il mourrait d’envie de le lui dire depuis un moment, voilà, c’est fait. Elle relève la tête en souriant. Il a juste avancé les doigts pour relever une boucle de ses cheveux et sa main traîne sur sa joue. Un peu trop longtemps.

– Tu as changé de lunettes, elles sont moches, répond-elle comme en écho.

Il se rejette en arrière contre la banquette, hilare et enlève ses lunettes.

– Tu n’aimes pas, reprend-il avec l’air de celui qui veut rectifier.

Délire intérieur : ce fut un de leurs plus beaux sujets de prise de tête en cours de philo à propos de la subjectivité du Beau. Elle sourit de plus belle, acquiesce.

– Je ne les remets pas, alors ? demande-t-il en les rangeant dans un étui. Je ne vois rien, mais ce n’est pas grave : ça ne m’empêchera pas de te trouver belle.

Elle sourit, flattée, lui demande si son boulot lui plaît. Il s’est toujours passionné pour tout ce qu’il fait. Il s’enquit du programme de la soirée, mais elle hausse les épaules : depuis toujours, ils vont à l’improviste. Il interpelle des étudiants à la table voisine pour leur demander ce qu’il y a d’intéressant à faire et pendant ce temps elle va régler les consos. Quand il s’en aperçoit, il râle.
– C’est mon côté féministe, réplique-t-elle. J’invite les garçons à boire.

– T’es chiante.

– Oui. Là-dessus non plus, je n’ai pas changé.

– Je paierai le restau, alors.

Elle accepte pour lui faire plaisir, puis propose de se délester de son cartable et de ses affaires à l’hôtel.

– A l’hôtel, déjà ! s’exclame-t-il avec un sourire plein de sous-entendus.

– Poser les sacs, c’est tout, réplique-t-elle, faussement blessée. Ne prends pas tes désirs pour des réalités.

La phrase qui tue. Elle sait qu’il déteste qu’elle dise ça, mais elle le fait exprès.

Ils cheminent tranquillement dans les rues calmes, à cinquante centimètres l’un de l’autre, comme s’ils avaient peur de se toucher.

Dans la chambre d’hôtel, elle s’asseoit sur le lit, il s’allonge à l’envers, ils discutent de leur vie, de livres, de leur avenir. Elle lui fait lire quelques textes, il agrémente de commentaires qui ne concernent qu’eux.

Elle commence à se réhabituer à sa douceur attentive, à sa façon unique de la rembarrer d’un sarcasme, lorsqu’ils partent à la recherche d’un restaurant. Il a des idées bien arrêtées sur ce qu’il veut, ils se battent devant les vitrines parce qu’elle a faim et qu’il fait froid, puis se réfugient dans un restaurant au décor éclectique de brocante. Les murs sont encombrés de vieilleries, d’antiquités et autres objets sans âge, côtoyant des photos témoins de soirées mémorables. Dans ce cadre très familial qui ne manque pas d’intimité, ils s’installent à une table pas loin de la cuisine. Il y a des bougies sur la nappe et le cuistot chante devant ses fourneaux. Un vrai dîner aux chandelles, quoi !

Ils reprennent l’apéro en se cachant derrière leurs menus le temps de choisir leur repas. Elle le laisse choisir le vin, le laisse se la jouer galant homme en faisant mine de lui reprocher sa trop grande classe. Ils commencent à évoquer les souvenirs, les fous-rires, les lettres, les nombreux quiproquos qui ont émaillé leur relation parce que pas un ne voulait mettre un voile sur sa susceptibilité… Elle rit à en perdre haleine en retrouvant leurs tics de lycéens : il délimite son territoire sur la table en repoussant d’autorité ce qui appartient à elle, qui en fait tout autant. En classe, ils finissaient par mesurer au double-décimètre l’espace dévolu à chacun en se chamaillant comme des enfants, sous l’œil consterné du prof.

Stupéfaite, elle l’écoute raconter comment il avait eu à l’époque le sentiment de tout perdre, alors qu’elle ne lui avait rien donné. Elle découvre seulement maintenant, des années après, qu’il avait réellement été meurtri, que ça n’avait pas été qu’une tocade et qu’il aurait pu faire des bêtises rien qu’à cause d’elle.

Bouche bée, elle le dévisage, trouve adorable son sourire qui semble chercher à démentir la gravité de ses paroles. Ce temps-là leur semble loin et pourtant, il a ce soir un goût de présent irrésistible.

Trois heures du matin, au bord de l’eau, comme autrefois ; un banc abandonné, comme autrefois. Elle s’est allongée et a posé sa tête sur ses genoux ; ses mains éparpillent ses longs cheveux et traînent sur sa nuque, son visage… C’est l’image qui lui reste de cette soirée ; la quiétude solitaire, sereine et nonchalante de vieux amants qui se retrouvent, sans passé, sans futur mais avec seulement la béatitude précieuse d’un instant unique.