L’île de Bréhat… à travers Oraison pour une île

A l’instar de ma visite de Paris au temps de mon roman Le vent des Lumières, je vous propose une petite découverte en images et en mots de l’île de Bréhat, théâtre de mon second roman Oraison pour une île.

Situation

carte-bretagne

L’île de Bréhat est située dans les Côtes d’Armor, en Bretagne, au large de Paimpol. On y accède par bateau uniquement (il y a de nombreuses navettes toute la journée), vous trouverez toutes les informations nécessaires sur le site de l’office de tourisme.

La journée suffit pour faire le tour de l’île et découvrir les sites importants, mais je vous conseille d’y rester au moins une nuit. En effet, après le départ de la dernière navette (et donc des nombreux touristes !), l’ambiance est très différente, plus apaisée. Sur l’île, il y a un camping, des chambres d’hôtes, des gîtes… donc n’hésitez pas. La meilleure période pour visiter est avril-mai, lorsque tout est en fleur (on surnomme Bréhat l’île aux fleurs !) et, si vous pouvez, éviter les week-end pour préférer la semaine.

Je vous fait rêver un peu avant de commencer ? 😉

L’arrivée sur l’île

On embarque à la pointe de l’Arcouest, à Ploubaznalec et on débarque à Port-Clos, après dix minutes environ de traversée (il est possible aussi de faire le tour de l’île avec une navette spécifique, qui dure 45 mn et débarque à Port-Clos à la fin).

cale_de_l_arcouest
Cale de l’Arcouest à marée montante, côté continent. Photo Fred Henze.

La particularité, c’est qu’on embarque à des endroits différents en fonction de la marée : à marée haute, à mi-marée ou à marée basse. En fonction de l’horaire de la navette et de celle des marées, vous aurez donc plus ou moins de chemin à faire pour prendre le bateau ou en descendre…

Cale Marée basse Bréhat
La cale de marée basse, côté Bréhat (photo François Madic).

Caroline reçut les prémices de l’île avec un coup au cœur lorsque le taxi aborda le dernier virage avant le parking de l’embarcadère de la pointe de l’Arcouest. La revoir lui donnait le vertige, des frissons dans le dos et elle étouffa une exclamation dans le creux de sa main, émue aux larmes.
Elle resta un moment sur le parking, puis se dirigea vers l’embarcadère, au bout duquel une vedette attendait. Elle trouva un banc et s’assit. Au loin, là-bas devant elle, Port-Clos semblait l’attendre. Elle avait encore la possibilité de changer d’avis. De faire demi-tour.
Avait-elle fait le bon choix ?
(Chapitre 14)

Chez Cordelia

FIL8042.JPG
Le portail rouge (photo perso).

Je ne mets pas la photo de la maison car il s’agit d’une propriété privée. Elle est assez bien cachée mais on peut en voir des morceaux depuis le chemin. Si vous lisez bien ma description dans le livre, vous devriez pouvoir la retrouver 😉

La première fois, je suis tombée par hasard devant ce portail rouge un peu décrépi (il a été repeint depuis) et le côté mystérieux de ce dernier m’a tout de suite séduite. J’ai eu envie d’y faire vivre la vieille dame de mon roman. Dans le jardin, se trouvaient des statues, perdues au milieu de la pelouse, regardant vers la mer… ça m’a inspirée.

Elle grimpa lentement le sentier étroit de chaque côté duquel on devinait de grandes propriétés refermées sur elles-mêmes derrière les murs et les haies touffues.
Un portail de bois grenat, encadré par deux immenses pins, surgit au détour du chemin.
— C’est là…
Le son ténu de sa propre voix arrêta la jeune femme plusieurs dizaines de mètres avant le portail. Elle mettait les pieds ici pour la première fois de sa vie, mais elle devinait qu’elle était au bon endroit. Elle sonna, sans oser pousser le portail de bois disjoint.
(Chapitre 1)

La chapelle Keranroux

C’est le repaire de Joshua, situé au milieu de l’île, sur la partie nord, juste après le pont Vauban qui relie les deux parties. C’est une petite chapelle qui comporte un chevet à pans coupés du XIXème siècle. La petite maison attenante appartenait au poète Edmond Haraucourt qui la légua, à sa mort, à l’Université de Paris. C’est un de ses vers qui ouvre le roman.

FIL9749
Le soleil joue dans les vitraux de Keranroux (photo perso).

 

Par la fenêtre de la cuisine, grande ouverte, les accords tumultueux de La Mer de Debussy répandaient la violence des vagues sur les pavés de la chapelle de Keranroux derrière lui. Joshua appréciait d’ouvrir la porte de bois un peu décrépie, le matin, pour libérer les odeurs d’encens, de cierge brûlé et les murmures oubliés des prières laissées là en suspens. Il prenait ainsi son café sur le seuil de schiste poli par l’usure du passage en écoutant de la musique.
(Chapitre 7)

La chapelle Saint-Michel

Ile-de-Bréhat-Chapelle-Saint-MichelC’est l’autre chapelle célèbre de Bréhat : curieusement perchée en haut d’un monticule, elle domine la partie sud de l’île et l’étang du Birlot, le moulin à marée. C’est une chapelle minuscule, d’un blanc immaculé et un toit orange, avec une croix de granit qui ponctue le ciel d’un bleu pur. C’est l’un de mes endroits préférés de l’île.

La chapelle Saint-Michel, minuscule, se dressait sur un monticule étroit à trente-trois mètres au-dessus du niveau de la mer, comme un défi à Dieu et aux éléments. Le soleil commençait à se griffer de noir derrière les arbres en dessinant de grandes ombres sur le chemin qui s’accidentait, parsemé de gros blocs rocheux parmi lesquels grimpait un escalier.
Caroline entra dans la chapelle par l’unique porte et se retrouva au milieu de la toute petite nef. La lumière silencieuse sentait la cire fondue et l’humidité et rehaussait le bois poussiéreux du retable ceint d’une barrière, à sa droite. Sur sa gauche, assis sur l’un des deux bancs patinés, les regards perdus dans la voûte basse qui ressemblait à une coque de bateau renversée, quelqu’un priait, coupé du monde.
C’était Joshua.
(Chapitre 11)

La croix Maudez

FIL9787
La croix Maudez (photo perso).

On considère que c’est le calvaire le plus ancien de l’île, la légende dit qu’il fut fondé par Saint-Maudez lui-même, un moine du Vème siècle. Lorsqu’il débarqua sur Bréhat, il fut rejeté par toute la population et dut coucher dehors. Peu de temps après, l’île fut accablée par de nombreux malheurs : les insulaires pensèrent qu’ils étaient punis par Dieu pour avoir mal accueilli le moine. Ils allèrent alors le trouver pour demander pardon et bâtirent un calvaire en face de son ermitage.

— La croix de Maudez, déclara Joshua en posant sa main sur le granit. Le plus ancien calvaire de Bréhat, il date du cinquième siècle.
Caroline laissa traîner ses doigts sur la pierre grumeleuse et froide, sans pouvoir détacher ses yeux de la main de Joshua. Elle songea qu’elle aimait aussi les mains du jeune homme, courtes, carrées, charnues. Des mains de marin, avec quelque chose de fruste, de rude, de solide qui tranchait avec la délicatesse et la sensualité avec laquelle il caressait la pierre. Leur lenteur calculée, presque idolâtre émouvait Caroline.
(Chapitre 11)

Le phare du Paon

A tout seigneur, tout honneur : celui de boucler cette visite virtuelle. Le phare du Paon est situé tout au nord de Bréhat et regarde vers le large. C’est un édifice plutôt trapu, qui n’a rien d’exceptionnel, en fait. Son environnement, perdu au milieu de nulle part, en fait cependant un endroit hors du commun. On se sent vraiment seul au monde (bon, quand il n’y a pas de touristes, disons !).

Le phare est construit sur une sorte de plateforme en granit rose posée sur les rochers battus par la mer. Devant, on trouve le Gouffre, une anfractuosité de la roche dont les formes étranges rappellent la légende du Paon : contrairement à ce qu’on pense, le mot Paon n’évoque pas l’oiseau mais vient du mot penn qui veut dire tête en breton. On raconte que Gwill et Isselgert, les deux fils de Mériadec, comte de Goëlo, voulaient jeter à la mer le corps de leur père qu’ils avaient assassiné pour se venger de lui (leur père les avait enfermé après qu’ils eurent pillé l’abbaye de Beauport). La colère de Dieu les changea en rocher et un gouffre sans fond se forma autour d’eux.

Le phare du Paon
Le phare du Paon sur sa plateforme de granit rose (photo Philippe Dufour).
FIL292 (1)
Le Gouffre… et ses drôles de personnages pétrifiés dans la pierre. (photo perso)

Quelle que fut la direction que l’on prît, à Bréhat on finissait toujours tôt ou tard au phare du Paon qui, d’endroit le plus solitaire, en devenait le plus fréquenté. Joshua évita le promontoire et s’aventura sur les rochers qui s’élançaient vers ce qu’on appelait « le Gouffre ».
À marée haute, les vagues, somptueuses, se soulevaient vers le large, grossissant, grossissant au fur et à mesure qu’elles approchaient. Qu’un rocher trois fois plus haut qu’elles se trouvât sur leur chemin, peu importe : elles se désintégraient contre la paroi en une formidable explosion de gouttes mais, loin de perdre de leur vigueur, les vagues, sournoises, contournaient l’obstacle en une fraction de seconde et engloutissaient la base du rocher en bouillonnant dans un murmure d’avalanche. L’eau de mer se vautrait alors dans chaque anfractuosité de la roche avec des bruits de déglutition gargantuesque.
(Chapitre 8)

J’espère que ce petit tour à Bréhat vous aura donné envie d’y poser votre sac pour une heure, une journée… ou une vie, pourquoi pas ? Sinon, vous pouvez toujours ouvrir mon roman, il paraît qu’on y voyage sans bouger de son fauteuil… 😉 (c’est ici si vous voulez l’acheter : 2,99€ le billet aller/retour, pas cher, non ?). Et puis, dites-moi ce que vous en avez pensé !

 

Oraison pour une île : promo et playlist

OPUI offre éclair(1)

Offre éclair Amazon le 7 mai

Si vous me suivez sur les réseaux, vous avez sans doute aperçu mon annonce : mon dernier roman Oraison pour une île sera en Vente éclair Amazon samedi 7 mai au prix exceptionnel de 0,99€ (au format kindle uniquement).

Pour profiter de cette offre éclair, il suffit de cliquer là entre 00h et minuit le samedi 7 mai, mettre dans son panier, payer, et hop le tour est joué !

Si vous ne l’avez pas encore acheté, c’est le moment où jamais (même si vous n’économisez que 2€… vous vous offrirez un apéro à ma santé 😉 )… Et si vous avez déjà acheté, je ne sais pas moi… le 29 mai c’est la fête des mères, pensez-y !

Lire en musique… mais pas n’importe laquelle !

Pour fêter cette offre promo, j’avais envie de vous offrir un petit cadeau, aussi : une playlist des morceaux musicaux qui sont évoqués dans le roman. Un de mes rêves d’écrivain, ce serait d’arriver un jour à fabriquer un livre que le lecteur pourrait lire avec la musique de fond au moment adéquat. Vous savez, comme une bande originale de film, en quelque sorte : quand on dit que Joshua écoute La Mer de Debussy, hop, le morceau commence et vous accompagne jusqu’à la fin du chapitre… J’imagine qu’on arrivera à faire cela, un jour, avec les technologies surprenantes qu’on invente tous les jours !

En attendant, on va se la jouer à l’ancienne : vous trouverez à suivre les morceaux musicaux  et l’extrait du roman qui s’y rapporte. Je vous invite à lire l’extrait en écoutant la musique… Allez, c’est parti !

La mer, trois esquisses symphoniques, Claude Debussy

J’ai découvert ce morceau grâce à mon prof de philo, en terminale. Il nous avait fait écouter les trois mouvements sans nous dire le titre ni le compositeur de l’oeuvre. Puis il nous avait demandé ce que la musique nous évoquait. ça n’a pas raté, on a tous parlé de la mer, de vagues, de bateaux, de tempêtes… Le but de la « leçon » du jour : montrer que la musique évoquait des images « universelles », même sans qu’on sache ce qui avait inspiré le musicien. Il s’agit ici du 2ème mouvement qui s’appelle « Jeux de vagues ». Pour écouter l’intégralité, c’est ici.

Joshua s’assit sur le pas de la porte perdu dans les touffes d’herbes folles, sa tasse à la main – le premier café du matin. Le soleil émergeait à peine et la mer se confondait avec le ciel dans les voiles brumeux de l’horizon. L’aube ; le moment de la journée qu’il préférait.

L’heure lui plaisait : celle des chassés-croisés, celles des réveils, des endormissements, celles où les mains de l’amant glissent sur les hanches de la femme étendue à son flanc. L’heure des débuts, celle des fins ; celle des continuités.

Par la fenêtre de la cuisine, grande ouverte, les accords tumultueux de La Mer de Debussy répandaient la violence des vagues sur les pavés de la chapelle de Keranroux derrière lui. Joshua appréciait d’ouvrir la porte de bois un peu décrépie, le matin, pour libérer les odeurs d’encens, de cierge brûlé et les murmures oubliés des prières laissées là en suspens. Il prenait ainsi son café sur le seuil de schiste poli par l’usure du passage en écoutant de la musique.

Un oiseau, peut-être une mésange, cherchait son petit déjeuner dans la haie vive d’en face. Joshua sourit ; il aimait ces petits instants anodins qui ne servaient à rien mais sans lesquels la vie, à ses yeux, était terne.

Dans ces moments matinaux, il s’émerveillait encore – toujours – du monde, des couleurs, des odeurs, des sons.

Le jour se levait, paresseux ; d’énormes nuages moutonnaient, d’une blancheur lumineuse, en développant leurs rondeurs aux contours tranchants au-dessus de la base, plus sombre, presque grise. Des soufflés débordant de leur moule trop étroit. Joshua connaissait ces nuages : le temps tournait à l’orage. Les jardiniers attendaient la pluie que les estivants redoutaient.

Le jeune homme soupira profondément en portant sa tasse à ses lèvres et constata qu’elle était déjà vide.

Voilà que je suis encore dans la lune… Oh, ne me harcelez pas comme ça, je sais ce que Vous pensez ! Je sais que je n’ai pas le droit… Et Vous savez comme j’aime ainsi goûter les joies de l’humanité… Oui, oui, l’homme Vous déçoit tous les jours. Moi, l’être humain me passionne. Vous devriez être plus indulgent. Comme Caroline, tenez, elle, elle mériterait d’être un ange. Elle n’a pas d’égoïsme, elle n’exige rien pour elle-même, elle n’attend rien de personne. Elle est incapable de s’imaginer compter pour quelqu’un mais elle pourrait aimer le monde entier sans rien demander en échange… Je l’envie, Seigneur, d’être capable de tant d’abnégation. Elle devrait être à ma place, je crois… Elle mérite bien plus que moi la confiance que Vous m’accordez… Non, non, je n’exagère pas.

Seule sa fierté empêchait Joshua de retourner voir Cordélia, juste pour avoir une occasion de croiser Caroline. Il était incapable d’admettre qu’elle l’avait touché, comme si c’était un épouvantable aveu de faiblesse. Des réactions comme celles-là lui faisaient mesurer l’étendue des idioties que son stupide orgueil lui faisait faire.

Mon Dieu, Vous êtes vraiment sans pitié avec moi…

Joshua grommela en rentrant éteindre la musique avant de prendre son appareil photo. Puisque les voies du Ciel se montraient impénétrables ce matin, il allait quêter la lumière orageuse de Bréhat dans le nord de l’île.

Symphonie n°41 « Jupiter » K.551, Wolfgang Amadeus Mozart

Cette symphonie fut la dernière composée par Mozart. Moins connue que la précédente (la fameuse n°40), elle est à mon sens beaucoup plus profonde, comme si le musicien sentait déjà la mort s’approcher… Il s’agit ici du premier mouvement allegro vivace, mais vous pouvez l’écouter au complet ici (une de mes versions favorites, par Karl Böhm).

Caroline hocha la tête et, tandis que le jeune homme disparaissait de nouveau dans la cuisine, elle ôta son débardeur humide pour enfiler la chemise qu’il lui avait donnée. De la musique emplit subitement la pièce ; une symphonie.

Mozart, reconnut Caroline avec un sourire.

Le vêtement de Joshua mêlait son odeur de linge frais à celle, persistante, ambrée, du jeune homme. Caroline ferma brièvement les yeux ; elle se sentait bien. A l’abri. Les photos dispersées dans la maison représentaient des paysages marins et des portraits, originaux dans leur angle de prise de vue, mais il y avait surtout de grandes compositions plus complexes, plus abstraites, témoignant d’un véritable sens artistique auquel la jeune femme était sensible.

Aucun monde ne méritant d’être cloisonné, Joshua explorait donc tous les univers. La route de ce nomade ne connaissait qu’un seul horizon : les yeux de l’autre.

Il mettait son art au service de ses émotions, canalisait de cette manière ses angoisses, représentait des sensations. Ses photos lui permettaient de s’extérioriser, de nommer – ou plutôt de montrer – ce qui lui plaisait ou qui l’interpellait.

Sa démarche rappelait parfois les peintures surréalistes ; les matières et les textures se mélangeaient pour mieux se sublimer. Les montages surprenaient Caroline par leur complexité : chaque surface se découpait en une multitude de superpositions et de juxtapositions de détails minuscules.

— Tout est dans le détail, murmura Joshua soudain auprès d’elle. Le monde n’est qu’un assemblage de détails. Tous sont insignifiants… et importants. Chacun de ces détails a sa raison d’être, comme chacun d’entre nous. J’aime à croire que les choses n’existent pas par hasard…

— Le hasard, répéta Caroline à mi-voix. Alors, tu penses qu’il n’y a pas de hasard ?

— Exactement, répondit le jeune homme en posant son service à thé sur la table basse, devant un sofa recouvert de plaids en patchwork. Tout est significatif, tout est Signe.

Caroline plissa les yeux en le regardant brièvement, puis s’abîma de nouveau dans la contemplation des œuvres, les fouillant, les scrutant, comme hypnotisée par elles. Elle replaça une mèche de ses cheveux derrière son oreille et libéra une goutte d’eau. Elle coula dans son cou pour mourir sur la chaîne dorée qui palpitait au rythme d’une veine translucide.

Brutalement, Joshua s’avisa que l’émotion qu’il ressentait en la regardant n’avait plus rien d’esthétique. En fait, il la dévorait des yeux, d’un regard d’adoration et de désir dont il n’avait pas conscience jusque-là. Il voulait tout d’elle, toutes ces petites choses qui rendent belle une femme : des regards sans équivoques, des frôlements à peine évités, une lettre, un sourire, un souffle…

Il ne se lassait pas de détailler le mystère de son sourire.

Fortuitement, il venait de comprendre qu’il devait être amoureux d’elle – et la violence de cette révélation, sa soudaineté aussi, le déstabilisaient. Et puis, il n’avait pas le droit.

Caroline l’effrayait avec sa soif d’absolu, les démons qu’elle devait combattre, ses errances.

Et il n’avait pas le droit.

— La quarante-et-unième, Jupiter, c’est ma préférée…

Joshua mit un moment avant de comprendre qu’elle parlait de la symphonie de Mozart.

— Le thé est prêt.

 Tabula Rasa, Arvo Pärt

Un morceau très particulier, qui m’a profondément marquée pour diverses raisons. La musique, torturée et torturante, porte en elle une sorte de souffrance, comme une déchirure. Le morceau est assez long (c’est la version intégrale), mais il monte, monte, pour tomber d’un seul coup comme on saute d’une falaise…pour finir dans une espèce de néant post-apocalypse. Tout un univers, en somme.

Il correspondait bien à ce moment du roman… même si votre lecture durera moins longtemps que la musique. C’est aussi un hommage à ce compositeur contemporain méconnu.

Caroline enfouit son visage dans ses mains, pétrifiée par ce qu’elle mesurait, tandis que Cordélia la prenait dans ses bras avec affection, une moue soucieuse sur le visage. Elle savait que Joshua n’agissait jamais sur des pulsions incontrôlées, il mesurait toujours toutes les conséquences de ses actes. S’il donnait, il donnait tout. Et s’il avait choisi de donner, ce n’était effectivement ni inconsidéré, ni anodin.

— Tu ne crois pas que tu devrais aller lui expliquer tout cela ? proposa Cordélia au bout d’un moment.

— Lui dire que je n’ai pas le courage de tout quitter pour lui ?

— La lâcheté aussi doit être assumée, Caroline, répliqua doucement la vieille dame d’un air qu’elle aurait souhaité moins docte.

— Vous avez raison, mais…

— Ce sont des choses que Joshua peut entendre, tu sais.

Caroline hocha la tête en silence. Cordélia eut un sourire d’encouragement en regardant la jeune femme s’éloigner ; même si on ne lui en avait rien dit, elle devinait leur attirance mutuelle sur ce qui les différenciait. Caroline aimait la façon inquiète qu’avait Joshua d’être au monde, son regard tourmenté sous ses airs désinvoltes, cette fragilité qu’elle suspectait et qu’il cachait sous ce faux orgueil insupportable. Joshua était séduit par la sensualité qu’elle dégageait, dans son rapport au monde, aux autres, à elle-même. Elle n’était que sensation, là où il ne pouvait être que réflexion ; là où il était spiritualité, elle ne pouvait être que matérialiste. Caroline était gourmande de le côtoyer, il était froid dans le contact, réservé sur ce qui le concernait. Cordélia savait qu’il avait fait dire à la jeune femme des choses dont elle n’avait même pas conscience et qu’il l’avait révélée à ses propres yeux.

En arrivant devant la chapelle Keranroux, Caroline hésita et ralentit le pas en constatant que, là où logeait Joshua, tout était fermé. Sur la porte voûtée encadrée de géraniums, une enveloppe de kraft punaisée l’attendait sagement.

« Caroline,

« Je sais par avance que ce mot te heurtera. Mais peu m’importe finalement car ton attachement finit par m’effrayer.

« J’écoute Arvo Pärt en t’écrivant. Sa musique me donne envie d’imploser. Je sais que tu as déjà ressenti cela ; le désir de se dissoudre enfin en Tout… en Dieu peut-être. J’y réussirai un jour ou bien j’aurais été sur Terre pour rien ?

« C’est une curieuse sensation de mort alors qu’il y a une heure, j’étais prêt à vivre, littéralement, pour toi. Mais le sens du tragique et du désespoir a le dessus. J’ai tout perdu. Quand bien même je n’avais rien à perdre…

« La pièce musicale de Pärt s’appelle Tabula Rasa ; les jeux de violons sont une torture.

« Je ne sais pas si je reviendrais à Bréhat mais j’aimerais autant que tu n’y sois plus à mon retour. Tu m’as apporté quelque chose d’inestimable, qu’il t’est impossible de mesurer, alors que je savais de toute éternité que je n’aurai jamais rien à t’offrir. Je m’en veux d’avoir été comme cela avec toi et je t’en demande pardon.

« Oublie-moi, Caroline. Prends soin de toi et sois heureuse.

« Joshua. »

Livide, Caroline posa une main sur le mur pour s’y accrocher. Ses paupières se baissèrent lentement. Elle soupira. Déglutit, la gorge sèche. Chassa le vertige de toute sa volonté. Elle rouvrit les yeux, le cœur au bord des lèvres.

Les lignes de la lettre s’emmêlaient. Elle la replia soigneusement, avec une lenteur douloureuse. Chaque contact avec le papier meurtrissaient ses doigts aussi sûrement que si elle caressait le tranchant d’une lame.

Elle resta silencieuse un long moment, une grimace crispant ses lèvres et tout son visage.

Une goutte de sueur – ou une larme – glissa sur sa joue.

 Voilà, j’espère que ce petit voyage en musique vous aura plu et vous donnera envie de lire (ou relire) Oraison pour une île… n’oubliez pas de m’aider en relayant le message autour de vous  mais aussi en allant commenter et noter le livre sur Amazon !

 

Intermède publicitaire ;)

Pendant que le petit troisième est en route (je parle de Petite Mouette, mon troisième roman, n’est-ce pas !), n’oublions pas les deux précédents, qui poursuivent leur petit bonhomme de chemin.

Si vous voulez m’aider à les diffuser, rien de plus simple : partagez les images ci-dessous ou ce billet dans vos réseaux, par mail, sur Facebook, Twitter, Instagram, Pinterest… C’est le bouche-à-oreille qui fait vendre les auteurs indépendants comme moi !

Le vent des Lumières

Tout beau avec sa nouvelle couverture (désormais disponible aussi en format papier), il s’est vendu à près de 1600 exemplaires (numérique et papier). Il a de très bonnes critiques, 4,5 étoiles sur Amazon… Je projette de commencer à écrire la suite à la fin de l’année 2016 (si je ne prends pas de retard sur mon autre projet). Grâce à Librinova qui me représente, le roman est parti en lecture chez des éditeurs, j’attends des nouvelles… en croisant les doigts !

Pub VDL Facebook

Oraison pour une île

Le roman a dépassé la centaine d’exemplaires vendus (numérique et papier), ce qui est plutôt bien compte tenu du fait qu’il n’y a pas eu encore d’offre éclair ou d’opération promotionnelle spécifique… Les critiques sont là aussi très bonnes, donc pour l’instant je ne peux compter que sur vous !

Pub Opui2-1

C’est tout pour cette semaine, je retourne à l’écriture ! Si vous avez lu et avez aimé, n’hésitez pas à commenter sur Amazon (de préférence) ou bien sur le site de votre choix. Vous pouvez aussi conseiller la lecture à vos amis et les inciter à s’abonner à la lettre d’infos.

 

 

Oraison pour une île : genèse d’un roman

OPUI vue 3D

« Oraison pour une île« , mon second roman, paru en novembre 2015, est né d’une rencontre : celle d’un roman inachevé avec une île. Curieux me direz-vous… C’est aussi une longue histoire, qui rejoint aussi celle de mon cheminement dans l’écriture.

L’accueil qu’il reçoit auprès des premiers lecteurs, tout comme le 1er prix ex-aequo du concours DraftquestLibrinova (déjà remporté en 2014 avec Le Vent des Lumières) me font particulièrement plaisir… parce qu’en réalité, « Oraison pour une île » est le premier roman que j’ai écrit ou plutôt que j’ai terminé, bien avant « Le vent des Lumières ».

Je pense que tous les auteurs ont leur « roman-doudou », qu’il soit quelque part dans leur tiroir ou bien déjà dans les librairies. Le « roman-doudou », c’est qui nous suit depuis les premières années d’écriture, celui qu’on a réécrit des centaines de fois, celui qu’on abandonne parce qu’on en peut plus de le retravailler et qu’on reprend quand même des années après justement parce qu’on l’a trop retravaillé pour le laisser tomber…teddy-422370_960_720

« Oraison pour une île » est de ceux-là, pour toutes ces raisons et parce qu’il a eu une vie aussi chaotique que ses protagonistes.

La toute première histoire qui mettait en scène Caroline, l’héroïne d’Oraison pour une île, est née sur mes cahiers d’adolescente et ressemblait à tous les premiers romans d’ados : des histoires d’amour, de quête de sens, d’amitié, des drames… le tout très décousu, souvent bavard, sans fil conducteur, bref… J’étais lucide mais je m’éclatais.

Au fil du temps et des versions, après déjà beaucoup de réécritures, j’ai eu la première version d’un roman très long, en plusieurs parties déséquilibrées qui racontaient la vie de Caroline. Au départ il n’était pas question de Bréhat, l’histoire se terminait dans une forêt et il y était aussi question de chevaux (j’ai toujours aimé les chevaux). Bref, rien à voir avec le roman tel qu’il est aujourd’hui.

Un jour de mai (c’était vers la fin des années 90 mais je me rappelle très bien de ce jour…), ma maman m’entraîne dans une sortie d’une journée sur l’île de Bréhat, que je n’avais jamais visitée et que je connaissais seulement de nom. La première partie de la journée est consacrée au tour de l’île par la mer, en bateau, puis on débarque à Port-Clos pour randonner tout au long de la journée.

Et là, coup de foudre. Total.

Ile de Bréhat, débarcadère canot de sauvetage SNSM
Désolée pour l’image avec le filigrane… mais la photo est tellement belle que je n’ai pas pu résister ! Il s’agit de l’abri du canot de sauvetage de la SNSM, à Bréhat bien entendu.

Non, je n’y ai pas rencontré l’homme de ma vie (c’était déjà fait !). Mais je suis tombée amoureuse de l’île. Vraiment, comme quand on tombe amoureuse de quelqu’un. Je ne saurais dire ce que j’ai aimé ou peut-être que c’était tout un ensemble, en fait : les fleurs, la mer, cette atmosphère à la fois souriante et sauvage, pleine de mystère et de retenue…

Sur la route du retour (on avait pris un car), ma maman s’est même inquiétée parce que je ne disais plus rien. J’allais très bien, mais j’étais juste concentrée : j’étais en train de réécrire mon roman (enfin, la dernière partie surtout) dans ma tête. Cette expression est restée, d’ailleurs, de ce jour : « j’écris dans ma tête ». C’est aussi ce jour-là que j’ai décidé de transposer la dernière partie du roman à Bréhat.

Les années qui ont suivi ont été consacrées à la réécriture de cette dernière partie et, par voie de conséquence, des deux précédentes pour les mettre en cohérence. Ce ne fut pas une partie de plaisir, je suis passée par différentes versions, sans qu’aucune ne me satisfasse vraiment.

Malgré tout, j’envoie mon roman, qui s’appelle à l’époque « Granites », à plusieurs éditeurs et, parallèlement, au concours littéraire d’Arts et lettres de France. Je gagne le 1er accessit dans la catégorie roman (et en profite pour découvrir Bordeaux à l’occasion de la remise des prix).

Quelques mois plus tard, je reçois une lettre des Editions du Dilettante : un courrier de refus (j’en collectionne quelques-uns déjà !) mais celui-ci est manuscrit et, pour la première fois, il est personnalisé : la personne qui a lu mon manuscrit en a fait une critique. Certes c’est très court (trois ou quatre lignes) mais c’est argumenté et surtout, c’est très juste. Il explique ce qui ne va pas (les élans de déprime de Caroline sont trop mièvres, l’une des histoires d’amour est trop convenue) mais dit aussi que ces défauts sont dommages car l’idée de la retraite à Bréhat est intéressante. De là je décide de conserver ce dernier épisode à Bréhat et de construire le roman autour de ça.

Ile-de-Bréhat-Chapelle-Saint-Michel
Chapelle Saint-Michel, à Bréhat… « à 33 mètres au-dessus de la mer ».

Après maintes et maintes réflexions, croquis et autres essais, je décide alors de faire subir un régime sec à mon roman : l’épuration est drastique, il perd la moitié de son volume (les deux premières parties, grosso modo). Dans la dernière partie qui se déroule donc à Bréhat, l’un des personnages principaux disparaît (il sera réutilisé dans un autre roman : rien ne se perd !) et je recentre l’histoire sur les deux protagonistes Caroline et Joshua. Bref, l’action est concentrée, on gagne en densité et en émotion. Les seules choses auxquelles je ne touche presque pas, ce sont les descriptions de Bréhat. Tout ça en étant retournée à Bréhat qu’une seule fois depuis la première visite (en tout et pour tout, je n’y suis allée que 4 fois).

En 2005, le roman prend son titre presque définitif (à un mot près !) et sa forme actuelle (il n’y aura plus beaucoup de changements) mais pourtant il reste encore dans un tiroir une dizaine d’années. En effet, j’ai du mal à « accoucher » de ce texte atypique pour plusieurs raisons :

  • Il y a beaucoup de moi dans Caroline (même si c’est loin d’être autobiographique) et le personnage de Joshua me donne du fil à retordre car il est l’incarnation de personnes qui ont compté pour moi (les fameuses « ombres » qui sont en dédicace).
  • C’est devenu un roman court (25 000 mots, quand un roman « classique » dépasse les 50.000).
  • Il est axé sur une ambiance, l’atmosphère particulière de Bréhat et ce que j’ai bâti autour dans l’histoire. L’action n’est pas au centre de l’écriture, à tel point qu’on a pu me dire qu’il ne se passait rien dans le roman (ce qui est vrai, dans un certain sens).
  • Je revendique aussi une écriture travaillée, quelquefois à la limite de la prose poétique, qui participe, pour moi, de cette atmosphère particulière.

Bref un livre pas évident à « vendre », surtout pour un premier roman.

331_min
Source Kaboompics

Malgré tout, début 2015, encouragée par mon premier prix au concours Draftquest-Librinova avec « Le vent des Lumières », je décide de ressortir « Oraison pour une île » de son tiroir, de le retravailler à l’occasion de la saison 3 du Mooc et surtout, de le soumettre à la bêta-lecture à la fois des autres participants au Mooc et au jury du concours Draftquest. Histoire de savoir, une bonne fois pour toutes, si ce roman a un public et s’il a une chance de plaire à quelqu’un d’autre qu’à moi…

11665567_1016762518348119_2717928246366070528_n

Le verdict est sans appel : mes bêta-lecteurs sont enthousiastes et, cerise sur le gâteau, je gagne le 1er prix ex-aequo en juillet. Charlotte, de Librinova, me confie même qu’ils ont été surpris en découvrant les noms des vainqueurs (car les manuscrits étaient anonymes). C’est une magnifique récompense pour moi, car je pensais que ce roman était définitivement trop personnel pour plaire à d’autres lecteurs.

 

 

 

Mon roman-doudou a donc une vie devant lui, mais cette fois il appartient aux lecteurs de l’écrire…Pour l’acheter, c’est par ici que ça se passe. Vos commentaires sont aussi les bienvenus !

N’oubliez pas de vous inscrire à la lettre d’infos pour recevoir mes actualités, des avants-premières et des bonus !

Oraison pour une île : un extrait de mon prochain roman

Couv Oraison pour une ile
Je change complètement de style et d’univers avec ce nouveau roman, à paraître en ebook dès demain 13 novembre (et très prochainement en papier). Oraison pour une île est un roman qui parle de sentiments (mais pas que d’amour…!) et aussi d’une île : Bréhat, à quelques encablures de la Côte de Granit Rose en Bretagne. Je vous invite à en découvrir les premières pages…

Prologue

Celle qui a déposé la pierre
à ce que disent les vagues
a déposé le poids de son âme dans le poids de la pierre
puis s’est envolée dans les jours de sa vie.

Yvon LE MEN, Presqu’une île

La vieille dame posa son bouquet de fleurs d’hortensias sur le granit rose poli du muret qui entourait le phare du Paon. Elle retint son manteau d’une main, luttant contre le vent marin qui fouettait les parois rocheuses.

L’hiver s’était abattu sur Bréhat et frigorifiait les arbres, la lande et les habitants. Les arbustes nus transformés en squelettes dépassaient de dix centimètres de paille fumée et les sentiers gorgés d’eau devenaient quasiment impraticables. Seule la mer inlassable résistait au vent et aux frimas.

La vieille dame resta un long moment à observer le vent jouer avec les pétales fragiles, jusqu’à ce qu’une rafale plus forte que les autres emporte le bouquet. Elle suivit du regard le trajet chaotique des fleurs parmi les rochers de ce qu’on appelait « le Gouffre », en contrebas. Puis, les vagues voraces les avalèrent d’un seul coup.

La femme s’assit sur le muret en essuyant furtivement sa joue et ferma les yeux douloureusement. Elle avait oublié le goût des larmes.

Devant elle, le phare du Paon, déserté, s’enfonçait dans sa torpeur hivernale, face à la mer sombre, verte, grise, toujours aussi puissante et déchaînée.

Le plus dur, ce sera de continuer. La vieille dame mesurait seulement maintenant à quel point Caroline avait raison.

Chapitre 1

D’une main lasse sur le front, la jeune femme essaya d’arrêter le vertige qui montait en fermant les yeux. Au même instant, le bateau prit la mer dans un halètement poussif. Le vent frais du bord de mer fouettait les passagers. Penchée par-dessus la rambarde, le nez dans l’écume, la jeune femme observait fixement les remous engloutis par la double étrave du Kéhops.

Elle était seule, avec son sac et ses questions sans réponses, au milieu d’une petite foule d’habitués, la foule du premier bateau de la journée vers l’île de Bréhat.

— Tout va bien, mademoiselle ?

Sursaut. Habitué aux touristes mal amarinés, le malaise de la jeune femme n’avait pas échappé au marin du bord.

— Oui, merci.

Sourire, oui. Poliment. Sourire et faire un signe de tête.

Vu la tête du matelot, ça ne devait pas être très convaincant… Tant pis.

Soucieux de ne pas insister, il retourna se coincer près de la passerelle sans cesser de l’observer. Elle a beau dire, mais elle a mauvaise mine… Pourtant, c’est un joli brin de fille, avec ses grands yeux d’or et ses longs cheveux bruns : bien faite de partout, pas très grande et plutôt fine. Mais elle a mauvaise mine avec son air absent, son air émacié, son air de rien. On dirait qu’elle est juste là, comme une image, mais une image qui bouge – juste de temps en temps pour montrer qu’elle est encore vivante.

La voix du capitaine annonça l’arrivée à Port-Clos dix minutes après l’embarquement. Tandis que le bateau approchait du quai avec une lenteur de baleine, la jeune femme releva les yeux.

Couleurs. Contrastes. Du rose fané partout, même et surtout dans le granit caractéristique de cette partie du littoral breton.

— À bientôt. Profitez bien de votre séjour, mademoiselle.

D’habitude, l’homme d’équipage disait juste « au revoir ». Mais là, il n’avait pas pu s’empêcher d’ajouter quelques mots en l’aidant à descendre du navire. Une si jolie fille, ça ne devrait pas avoir l’air si triste.

Sourire, de nouveau. Dire merci, ce serait correct. Descendre du bateau, sur le quai. Un pied après l’autre. Ne pas tomber.

La placidité de son visage absent dénotait au milieu de l’effervescence ambiante.

La jeune fille plissa les yeux en embrassant d’un coup d’œil circulaire la petite crique au fond de laquelle se nichait Port-Clos, à l’extrême sud de Bréhat. Le mouillage s’insérait entre deux hauteurs rocheuses qu’il eût été présomptueux d’appeler falaises mais qui protégeaient néanmoins la crique de la houle.

Une sensation étrange, inédite, qu’elle mit un moment à définir, l’envahit ; il fait chaud ici.

Elle n’avait parcouru que quelques milles en mer et curieusement, le temps s’était radouci.

Le port se réduisait à un quai de granit d’une vague couleur rosâtre recouvert d’algues usé par le piétinement. Après le muret, trois chemins grimpaient dans des directions opposées vers des hauteurs insoupçonnées. Là-haut, un hôtel à belle façade vitrée dominait toute la crique.

Un homme chargeait les bagages sur la remorque d’un tracteur minuscule. Outre les bateaux et les quelques autres engins agricoles de l’île, le « taxîle » était le seul véhicule à moteur de Bréhat. Aucune voiture ne circulait sur les routes, réduites à d’étroites sentes inévitablement gris-rose. Les gens ne se déplaçaient qu’à pied ou à bicyclette – ce qui, sur les trois cents hectares de l’île, ne prêtait guère à conséquence. Cette absence d’autos procurait un charme supplémentaire à Bréhat, comme si on avait laissé la vie moderne derrière soi, là-bas, sur le continent – de l’autre côté, disaient les bréhatins.

Une parenthèse. Une retraite. Hors du monde.

Et même hors du temps.